Impressionnante exposition que celle de Berlinde De Bruyckere, qui s’est ouverte en octobre au S.M.A.K. de Gand. On y découvre 15 années de création de cette artiste qui fut l’invitée du Pavillon belge de la Biennale de Venise en 2013.

La discussion qui a mené à la mise en place de cette exposition a démarré en 2007-2008, avant même de savoir que Berlinde De Bruyckere était sélectionnée pour la Biennale”, explique Philippe Van Cauteren, directeur du S.M.A.K. “C’est donc en toute logique que nous avons soutenu (finances et logistique) Berlinde pour sa participation vénitienne. »

« La société suffoque sous l’indifférence, l’intolérance”, poursuit-il. “L’œuvre de Berlinde De Bruyckere nous enveloppe comme une seconde peau. Pourtant son œuvre n’a pas d’actualité. C’est-à-dire qu’on ne peut pas la situer dans le temps. Et pourtant, elle est actuelle dans son universalité. Cette œuvre est essentielle tant elle nous renvoie là où nous sommes aujourd’hui.

C’est l’immense Kreupelhout ayant occupé le Pavillon belge en 2013 qui est le départ du cheminement de la présentation. La sélection des œuvres – 100 œuvres produites les 15 dernières années – a été faite en fonction de l’espace, sans essayer de construire une chronologie ou une rétrospective. Le bâtiment a été transformé pour l’exposition : le plancher vernis a été recouvert d’une peinture presque noire et mate. L’exposition a été réfléchie comme un ensemble : les intentions de chaque pièce sont articulées pour donner un sens, une émotion autre, totale, comme une immense œuvre unique. Outre des sculptures et des installations, on découvre de très nombreux dessins, étapes importantes dans le développement du travail de l’artiste mais dont chaque exemplaire dégage une force unique.

Kreupelhout

Entrant dans la première salle, voici cet immense arbre tombé qui fut installé aux Jardini. Recueilli par l’artiste en France et ramené à Gand, cet arbre a été reproduit en cire, dans des tons qui vont du blanc cireux au rouge sang. Racines, écorce et branches nues sont emmaillotées voire soutenues par des couvertures, des coussins, des amas de textiles qui sont comme des pansements ou des emplâtres. Sous la verrière du S.M.A.K., l’œuvre se découvre plus clairement qu’à Venise. Un grand silence l’entoure, tant ce qu’elle dégage intimide et prend aux tripes les visiteurs.

Dans la deuxième salle, les sculptures, de cire, plus petites sont installées chacune dans des anciennes vitrines de musée, qui font comme des maisons de verre ou des aquariums autour d’elles : corps en torsion, tordus, parcellaires, sans tête, dont on reconnait ici et là un dos, un pied, une main. Sur les murs courent des dessins à l’aquarelle, durs et violents. Aucun visage, seulement des bustes, des masses de cheveux, des corps.

Plus loin, dans deux immenses meubles-vitrines, des troncs aux écorces tortueuses – en cire, toujours – sont exposés au-dessus de tas de couvertures fanées, qui semblent attendre de pouvoir entourer quelqu’un et quelque chose pour en prendre soin, soigner et apaiser.

C’est le monde du sentiment qui m’inspire”, explique encore l’artiste. Chaque œuvre semble soit crier une douleur, soit suinter un désastre imminent, soit être le stade apaisé après un événement terrible. Ainsi, cet amas de bois de cerfs, posés sur un établi de bois brut. Les supports, meubles ou socles qu’utilise Berlinde De Bruyckere sont inséparables de la partie en cire. L’artiste les accumule dans un immense dépôt et les sélectionne au fur et à mesure.

Plus loin encore, la silhouette d’une femme nue, dont le visage et une partie du corps sont masqués par une masse immense de cheveux. On retrouve cette chevelure comme un masque dans plusieurs de ses dessins. Dans une salle plus sombre, sur une vieille commode, un corps fait de textiles cousus rappelle les propositions de Louise Bourgeois. Ensuite, voici les œuvres de très grand format avec les carcasses de chevaux, étranges et effarantes, dont on a pu voir un exemplaire dans l’exposition Passions Secrètes, au Tri Postal de Lille.

Depuis plus de dix ans

Ce solo show de Berlinde De Bruyckere (1964) est un événement en Belgique, car depuis ses expositions au Middelheim (Anvers, 1996), MuKHA (Anvers, 2001) et Caermersklooster (Gand, 2002), elle n’avait plus été montrée en solo dans son propre pays.

Depuis plus de 25 ans, Berlinde De Bruyckere produit une œuvre considérable (sculptures, dessins, installations) où le corps (humain ou animal) est l’axe central. C’est fascinant de découvrir la puissance des propositions de cette femme si fine et à la voix si douce. Elle creuse et enquête sans peur dans le potentiel émotionnel de l’individu et du vivant en général. Elle ne craint pas d’aller au devant des monstres, cauchemars et angoisses les plus torrides et inquiétants qui peuplent nos pensées conscientes et inconscientes. Déambulant ainsi dans les parts sombres de l’inconscient collectif, elle les donne à voir mais, bien plus, elle les recueille et les soigne. Ainsi, les peaux et les écorces qu’elle montre blessées, boursouflées, maculées de traces de sang, servent à éveiller dans le cœur du visiteur une émotion intense, la sienne propre et pourtant totalement universelle. Loin de provoquer des douleurs, les propositions de Berlinde De Bruyckere réveillent des sensations endormies, oubliées. Ainsi, elle rend à chacun sa part d’humain au cœur battant. Ici, la vie secrète des émotions est mise au jour, on ne peut s’en détourner, elle fascine, prend au ventre, emballe le cœur, réveille les émotions. C’est l’œuvre d’une sorcière blanche et positive qui, sans objectif précis, sauve les hommes de leur froideur.

L’exposition voyagera ensuite, dans une configuration modifiée, au Gemmeentemuseum de Den Haag et au Kunsthaus Bregenz en Autriche.

Berlinde De Bruyckere
Sculptures & Drawings
2000-2014
S.M.A.K.
Citadelpark
9000 Gand
Jusqu’au 15 février 2015
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.smak.be

 

Berlinde De Bruyckere, SMAK, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere, SMAK, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere, SMAK, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere, SMAK, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere Animal, 2002, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
Animal, 2002, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere, Doornenkroon, 2009, photo MirjamDevriendt

Berlinde De Bruyckere, Doornenkroon, 2009, photo MirjamDevriendt

Berlinde De Bruyckere Hanne, 2003, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
Hanne, 2003, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere Into One-Another I to P.P.P., 2010 - 2011, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
Into One-Another I to P.P.P., 2010 – 2011, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere J.L., 2005 - 2006, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
J.L., 2005 – 2006, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere Parasiet,1997, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
Parasiet,1997, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere RomeuMyDeer, 2010-2011, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
RomeuMyDeer, 2010-2011, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere Schmerzenmann I, 2006, photo Mirjam Devriendt

Berlinde De Bruyckere
Schmerzenmann I, 2006, photo Mirjam Devriendt

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