La cité Miroir à Liège, l’exposition consacrée à la vente d’œuvres considérées par les nazis comme dégénérées qui eut lieu en Suisse à l’aube de la 2e guerre mondiale vaut assurément le détour. Déjà le lieu vaut le déplacement : la Cité Miroir abritait une piscine publique, les Bains Sauvenière, de 1942 jusqu’en 2000, année où ce paquebot de style Bauhaus faillit tomber en décrépitude. Son rachat en 2002 par l’asbl Les Territoires de la Mémoire en font un des hauts lieux culturels de Liège.

La symbolique de cet espace insolite né de la volonté de George Truffaut, échevin de Liège en 1934, d’offrir une piscine à ses concitoyens sans distinction de sexe, d’âge ou de condition sociale, coïncide avec les expositions qu’il abrite : Plus jamais ça ! (un parcours dans les camps nazis pour résister aujourd’hui), la vente de Lucerne ou encore Notre combat.

Exposer les œuvres de Lucerne

Sous l’impressionnante baie vitrée, le scénographe Christophe Gaeta a dessiné un cube de métal dans lequel sont exposés 26 chefs-d’œuvre du XXe siècle. Il est important de remettre ces œuvres dans le contexte de l’époque. Soucieux de leur domination dans tous les domaines y compris l’esthétisque, les nazis voulurent interdire l’art moderne en faveur d’un art officiel appelé art héroïque. Toute œuvre qui ne glorifiait pas l’art racial pur et les normes prescrites par la beauté classique était qualifiée d’art dégénéré. Ce terme s’appliqua aux arts plastiques avant de toucher la littérature, le cinéma et la musique. Afin de clarifier leurs positions artistiques, les nazis organisèrent à Munich en 1937 une monumentale exposition d’œuvres considérées comme « dégénérées », à côté de dessins réalisés par des personnes atteintes de maladies mentales, avec l’ambition de créer un amalgame dans l’esprit des visiteurs. Parmi les 20 000 œuvres saisies dans les musées allemands (dont 5000 furent détruites), 730 d’entre elles émanaient d’une centaine d’artistes tels Picasso, Chagall ou Van Gogh.

L’exposition attira plus de deux millions d’amateurs : un succès qui était loin de l’objectif poursuivi par le régime en place. Plusieurs collectionneurs nazis dont Goebbels récupérèrent ces œuvres à leurs fins personnelles. Là où l’intérêt de cette exposition est incontestable, c’est qu’elle présente un échantillon des 125 œuvres sélectionnées par les nazis pour être vendues aux enchères à Lucerne en 1939. Cette vente présentée comme Chefs-d’œuvre issus de musées allemands servit à renflouer les caisses des nazis en vue de la préparation de la guerre. On imagine le débat éthique qui dû avoir lieu dans l’esprit des candidats acheteurs. Fallait-il sauver ces œuvres d’une très probable destruction en les rachetant au prix d’un enrichissement du régime ennemi ? La seule solution envisageable fut de limiter le prix à payer. Comment ? Plusieurs Etats dont l’Etat belge s’accordèrent autour d’une liste de tableaux dans l’idée de ne pas renchérir les uns sur les autres. L’Etat belge se prononça sur six œuvres pour les musées d’Anvers et de Bruxelles, tandis qu’une délégation liégeoise parvint à réunir 5 millions de francs et à définir une liste de 10 tableaux. Parmi ceux-ci, le célèbre autoportrait de Van Gogh, qui partit finalement chez un collectionneur privé américain, un des seuls à déroger à la règle de ne pas enchérir.

Que des stars !

Loin d’être une des seules contradictions du régime nazi, les œuvres dites dégénérées pouvaient être proposées à la vente. La vente de Lucerne, qui eut lieu dans la galerie Theodor Fischer le 29 juin 1939, restera dans l’histoire. Le catalogue fait état de 17 sculptures et 108 peintures impressionnistes, expressionnistes, issues notamment des membres de l’Ecole de Paris. La Ville de Liège parvint à acheter neuf toiles exceptionnelles qui comptent entre autres La maison bleue de Chagall, Le sorcier d’Hiva-Oa, dernière œuvre de Gauguin, ou La famille Soler de Picasso. Pour cette exposition, la Cité Miroir réunit les 15 tableaux présents en Belgique ainsi que 11 tableaux issus de prestigieuses collections privées ou publiques. Nous avons particulièrement apprécié la scénographie, écrin noir habité d’un fond sonore égrenant les lots adjugés lors de la vente de Lucerne, comme si on y était !

Autour de l’exposition

La peintre et photographe Linda Ellia a demandé à des artistes tels que Enki Bilal, Willem, le créateur Christian Lacroix, et à une foule d’anonymes comme des enfants et passants, de laisser parler leur talent sur une page du livre d’Hitler Mein Kampf. La force graphique et l’émotion face à ces 600 pages sont d’une puissance qui ne laisse pas indemne. (Jusqu’au 12 décembre 2014)

L’art dégénéré selon Hitler
Espace Georges Truffaut
La Cité Miroir
22 place Xavier-Neujean
4000 Liège 
Jusqu’au 29 mars 2015
Du lundi au vendredi de 9h à 18h, le w.e. de 10h à 18h
www.citemiroir.be

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Franz Marc, Chevaux au pâturage, (c) Bal Liege

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Oeuvres interdites par le pouvoir nazi, (c) bpk Bayerische Staatsbibliothek Archiv Heinrich Hoffmann

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Jules Pascin, Sitzendes Madchen, (c) KMSKA Lukas Art in Flanders, photo Hugo Maertens

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La Meuse, 29 – 30 juillet 1939, (c) Bibliothèque de Liège

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Jules Pascin, Le déjeuner, (c) BAL Liège

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Max Liebermann, Cavalier sur la plage, (c) BAL Liège

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Lovis Corint , BildniWolgang Gurlit, (c) Lentos Kunstmuseum LInz

Chevaux au paturage – Franz_Marc (c)Bal Liege

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