Artiste au parcours singulier, Christophe Terlinden décline sa création sous de multiples formes. Toujours armé de son appareil photo, il puise ses idées autant au cours de ses balades en ville qu’à la campagne. Captant ce qui l’entoure, il s’en empare, le transforme au gré de ses réflexions, pour en offrir ensuite sa version remasterisée. 

Les objets qu’il rassemble, il les a tous sélectionnés par un processus qui allie une réflexion profonde sur la société, la politique et le monde d’aujourd’hui avec beaucoup d’humour et de poésie. Interrogeant son environnement immédiat, il produit des œuvres à l’aspect simple mais dont le sens recouvre une multitude de visions. Ainsi, on peut dire que c’est la faille ou les limites de ce qu’il interroge : lieu, objet ou bâtiment qu’il donne à voir.
Prenons Jaune Minimum, le cadran d’horloge en verre que l’artiste a restauré en 1995 en le colorant en jaune, grâce à la permission du chef de gare, sur la façade de la gare du Luxembourg dans le quartier Leopold à Bruxelles. Cette gare perdue au milieu du quartier européen était la trace d’une partie de la ville détruite à jamais. En installant ce cadran jaune soleil sur cette façade classée, Terlinden pose un point sur quelque chose qu’il aimerait qu’on voie, cette déshérence d’un quartier. Cette horloge devient un repère temporel et lumineux. En 1997, l’horloge est détruite par des étudiants durant la Saint-Nicolas et l’artiste en récupère les morceaux. Présentée aujourd’hui comme un puzzle, elle trouve sa place dans l’exposition au centre de la grande salle de l’Iselp. On peut y voir une archive de cette installation faite il y a vingt ans mais aussi une belle métaphore du temps qui passe.
En 1999, Terlinden s’empare du drapeau européen, dont on sait peu que les douze étoiles et la couleur bleue sont inspirées de la couronne de 12 étoiles dont la Vierge était coiffée dans une image évoquée dans l’Apocalypse de Saint Jean et le fond bleu, de la couleur traditionnelle du manteau de la madone. Des références chrétiennes que l’artiste interroge à juste titre. Il proposa à la place un drapeau orné d’un cercle continu, symbolisant l’union. Ce drapeau a été présenté à plusieurs manifestations artistiques à travers l’Europe, par exemple, sur le toit du Wiels, et est exposé de façon permanente à deSingel à Anvers.
On voit donc ici un artiste qui s’empare d’un symbole fort, le déconstruit, fait une nouvelle proposition, menant ainsi une réflexion forte sur l’Europe, dont le déroulement se passe de mots.
Christophe Terlinden est un artiste belge né en 1969. Il a étudié à l’ERG et à La Cambre, à Bruxelles. Il a obtenu en 2003 le Prix de la Jeune Peinture Belge. Il a exposé entre autres au Wiels, au M KHA et au Carré – Scène nationale et centre d’art contemporain de Château-Gontier en France. L’exposition à voir aujourd’hui à l’Iselp met en lumière 22 années d’idées, de dessins et de créations. Elle a permis la création du livre 0123456789, conçu comme une œuvre plutôt que comme un catalogue. En parcourant cet ouvrage, il nous saute aux yeux qu’au travers de chaque projet, l’artiste rêve d’un monde meilleur et tente de proposer des solutions poétiques.
En 2002, Terlinden invite 13 compositeurs à créer des morceaux destinés à être joués par le carillon de l’abbaye de Grimbergen. Cette année-là, durant tout l’été, la vie quotidienne des habitants de Grimbergen a été rythmée de manière très traditionnelle par ce carillon, mais de manière très actuelle, via les airs joués. On constate qu’il aime à s’interroger sur le temps. Le temps qui passe, mais aussi de quelle manière il structure notre vie. Pointons encore une maquette en briques de Lego d’après les plans d’une maison de Le Corbusier, jamais construite à Piacé Le Radieux (France).
Ou encore, ce couple de petits personnages, fabriqués avec une peau d’orange. La première édition de Peau d’orange a été montrée en 2004 durant l’exposition Love is in the air de Marie-Puck Broothaers & Matrix Art Project et était destinée à être troquée contre un repas. Il a ensuite été coulé en bronze, peint et intégré à d’autres projets. Parties de « rien » : une épluchure, ces deux formes se sont enrichies de sens via l’intention de l’artiste et les lieux où elles ont été exposées.
L’équilibre dans le mensonge (2008) est une délicieuse sculpture en bronze d’une poupée Pinocchio, habillée de petits vêtements en tissu. Posée en équilibre sur son nez, elle n’a pas besoin d’un seul mot d’explication. Tout est dit, via la forme, la symbolique et l’histoire véhiculée par le personnage de Pinocchio, le choix des matériaux, la posture ! Pour la route, on n’oubliera pas d’actionner à l’aide d’une pièce de 2 € la « boîte à chiques » remplies de boules, qu’on trouve dans un coin de la grande salle. Dans chaque boule, un dessin ou une photo signés par l’artiste… Celui-ci interrogeant et se permettant un sacré clin d’œil à propos du marché de l’art et de la valeur des œuvres.
« Dans sa conférence intitulée Art Beyond Spectatorship, le philosophe de l’art Boris Groys affirme que le combat de l’artiste contre le régime esthétique dominant, à savoir le contrôle d’une œuvre par le spectateur consiste à priver ce dernier d’une place frontale, autonome et sûre, à déconstruire la distance esthétique et à situer le spectateur dans l’œuvre.  Ainsi, l’œuvre d’art a lentement cessé d’être un objet autonome pour devenir un événement, voir un événement total dont le spectateur fait partie intégrante et dont l’artiste a recouvré le contrôle. Terlinden s’inscrit dans cette aspiration contemporaine à créer des environnements mentaux afin que des objets ou des interventions soient les catalyseurs d’un processus qui engendre le potentiel d’imagination« , peut-on lire dans la monographie de l’artiste. Chez lui, c’est la poésie qui sera le médium lui permettant de construire ces environnements, qui sont bien plus que des installations. Il faudra donc se laisser guider par le cheminement de la pensée de l’artiste, par sa volonté d’enchanter et de poétiser le quotidien. Un processus très actuel, voire urgent !
Ne manquons pas, dans l’entrée du bâtiment, l’installation crée par Patrick Guns : No to contemporary art. Un délice!
No Sugar
Christophe Terlinden
ISELP
31 bd de Waterloo
1000 Bruxelles
 Jusqu’au 29 novembre 2014
Du lundi au samedi de 11h à 18h30
www.iselp.be
Jaune Minimum, 1995  © Bert De Leenheer

Jaune Minimum, 1995 © Bert De Leenheer

Peau d’orange, BruxL 2004 - Leuven 2011 © Christophe Terlinden

Peau d’orange, BruxL 2004 – Leuven 2011 © Christophe Terlinden

Musée du réverbère, détail, 2004 Christophe Terlinden en collaboration avec Nathalie Mertens © Bert De Leenheer

Musée du réverbère, détail, 2004 Christophe Terlinden en collaboration avec Nathalie Mertens © Bert De Leenheer

Christophe Terlinden Drapeau européen, 1999 © Alain Geronnez

Christophe Terlinden Drapeau européen, 1999 © Alain Geronnez

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