Orchestrée par la commissaire Diana Wiegersma, l’exposition Music Palace est une réussite. Son but : réunir 45 artistes contemporains autour du pouvoir de la musique. Un thème souvent exploité, mais rarement de manière aussi originale, réunissant, selon la philosophie de la fondation Boghossian, des artistes occidentaux et orientaux.

Fédérer, envoûter, se libérer, se révolter… la musique est un médium à la fois politique, religieux, charismatique, cathartique ou simplement ludique. Au travers de leurs œuvres, des artistes expriment les entraves à la liberté qui règnent dans leur pays, comme cette vidéo d’Anahita Razmi montrant un groupe d’Iraniens dansant inlassablement six heures durant, dans un lieu où la musique est régie par un cadre extrêmement restrictif. Ou encore ces neuf télévisions dans lesquelles on voit des mains d’ouvriers arméniens au chômage tapant la mesure, une réalisation magnifique et forte de Melik Ohanian.

« Nous avons choisi des œuvres à la fois puissantes, dérangeantes parfois, mais aussi pleine de poésie et d’humour » explique avec enthousiasme la commissaire de l’exposition. Dans le hall majestueux de la Villa Empain se dresse le totem de la musique, par Gregor Hildebrandt, réalisé au moyen de disques vinyles déformés.

Et juste à côté, un immense cylindre de Joris Van de Moortel, qu’on avait pu voir à la galerie Obadia, envahit toute la pièce tapissée de bois précieux. « L’artiste a construit in situ un studio d’enregistrement dans ce cylindre. Il viendra y donner des performances qui seront de véritables cataclysmes vibratoires ! » ajoute Diana Wiegersma. Les effets vibratoires sur l’être humain ont des vertus libératoires qui sont utilisées depuis la nuit des temps. « La musique a la faculté de galvaniser les foules en une étrange communion, ce qui n’a pas échappé au monde politique de différentes cultures et époques », ajoute-t-elle.

L’espace consacré à la chanteuse Oum Kalthoum – qui fut choisie par Nasser pour rassembler le peuple égyptien, et qui devint une véritable star nationale, ayant reçu des obsèques souveraines -, témoigne du pouvoir magique de la musique. Au delà du son, il y a le mouvement, la danse, la sensualité, autant d’expressions du corps à la fois vénérées et honnies par de nombreux pays islamistes. « Dansez ! » nous enjoint Claude Lévèque. Plus loin, les grandes photos de Newsha Tavakolian montrent des femmes iraniennes frappées par l’interdit de chanter. Ces voix muselées dans les Screampots de Babak Golkar renferment un cri qui s’entend malgré le silence.

Transgression

Vêtue à la façon de Marylin Monroe d’une robe rouge, révélant un déhanché suggestif, l’artiste libanaise Ninar Esber a envoûté Le Caire en faisant résonner sa voix dans les micros des minarets : I wanna be loved by you chanté en arabe est un cri d’amour face à la haine. Plus ambigus sont les films de Adel Abidin dans lesquels des bimbos nordiques chantent de façon suave des hommages à Saddam Hussein dans une langue qu’elles ne comprennent pas, dans un décor qui n’est pas sans rappeler l’ambiance des cabarets de l’occupant durant la seconde guerre. Ou encore cette compilation de 666 chansons de rock évangéliques, donnant un résultat sonore… diabolique !

« Nous avons aussi voulu rendre hommage au Rock and Roll, comme émancipation radicale de la jeunesse » poursuit la commissaire. Une sublime photo de Roberto Longo, Men in the Cities, fait référence à l’époque des yuppies, à leur uniforme, leurs gestes et l’effet de tribu qui, comme dans la religion, procure une sensation rassurante d’appartenance. Dans la salle de bains de la villa, un collage fait de papiers dorés Ferrero Rocher rend un hommage humoristique à l’Ambassadeur du rock, Elvis Presley. Autre hommage, celui-ci à Edgar Degas qui fut en rupture avec l’art convenu du portrait du XIXe, avec des danseuses taille réelle réalisées par Folkert de Jong en polystyrène qui font face à un gigantesque piano recouvert de peluches. C’est le piano personnel du musicien Charlemagne Palestine qui exprime quant à lui sa rupture avec la musique classique. « La musique est le suprême mystère des sciences de l’homme, celui contre lequel elles butent, et qui gardent la clé de leur progrès » affirmait Claude Levis-Strauss. Aujourd’hui, son mystère est encore intact.

Music Palace
Villa Empain
67 avenue Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 8 février 2015
Du mardi au dimanche de 10h00 à 18h30
www.fondationboghossian.com 

© Youssef Nabil, image de la série The Last Dance – Denver, 2012 Courtesy Galerie Nathalie Obadia

© Youssef Nabil, image de la série The Last Dance – Denver, 2012
Courtesy Galerie Nathalie Obadia

© del Abidin, Three Love Songs (détail), 2010, installation vidéo

© del Abidin, Three Love Songs (détail), 2010, installation vidéo

© Robert Longo, Untitled, 1981, fusain et graphite sur papier. Courtesy Collection Vanmoerkerke, Ostende

© Robert Longo, Untitled, 1981, fusain et graphite sur papier. Courtesy Collection Vanmoerkerke, Ostende

© Folkert de Jong, The Practice, 2010, Courtesy Andre Simoens Gallery, Knokke, Brand New Gallery, Milan, Gemeentemuseum, La Haye.

© Folkert de Jong, The Practice, 2010,
Courtesy Andre Simoens Gallery, Knokke, Brand New Gallery, Milan, Gemeentemuseum, La Haye.

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