En Albanie, un dicton dit « S’il te bat, c’est qu’il t’aime ». Grâce à des groupes de pression tels qu’Amnesty International et des groupes locaux comme Platforma Gjinore (Plateforme pour l’égalité), l’Albanie a adopté des lois pour protéger les femmes. Mais ces crimes restent considérés là-bas comme des histoires privées et non pas comme étant l’affaire du système judiciaire. Certaines de ces femmes battues ont répliqué, elles ont tué leur mari et été condamnées à la prison. Des circonstances atténuantes leurs sont rarement accordées. Anila Rubiku a organisé des workshops avec ces femmes dans la prison Ali Demi – prison 325 à Tirana. Un espace-temps intense pour l’artiste qui voulait mettre en exergue l’absence de protection légale pour ces femmes mais aussi révéler leur souffrance. Elle a ainsi, avec l’aide du psychologue Dr. Jeffrey Adams, donné l’occasion à ces prisonnières de s’exprimer. Elles furent nombreuses à demander à participer aux workshops mais 12 seulement y ont assisté jusqu’à la fin. La difficile expression de la douleur, sans doute.

Dans son propre travail, Anila Rubiku a transposé l’histoire de chacune de ses femmes en un « portrait » sous la forme d’une grille de prison tordue ou découpée de façon en s’en échapper. Réalisée en fer forgé, à l’aquarelle et brodée sur tissu, chaque grille se déploie donc en trois déclinaisons sous trois médiums différents : le métal, reproduction de la grille de fer d’une porte de prison, l’aquarelle qui adoucit un peu l’image, puis la broderie, dont l’aspect « travaux de dames » et le temps long de sa réalisation collent parfaitement avec le sujet. Cette série est particulièrement émouvante. « Albania : Women, Justice and the Law » a été présentée à des politiciens, journalistes et leaders d’opinion à la galerie du Tirana Academy of Arts (FAB) en octobre 2013 et cette exposition a provoqué la libération de certaines de ces prisonnières.

C’est la seconde exposition de l’artiste albanaise Anila Rubiku (1970) à la galerie Catherine Jozsa. Cette artiste se penche avec beaucoup d’attentions sur les blessures sociales et historiques laissées par des décennies de totalitarisme pur et dur. Ces œuvres sont des manifestes critiques mais pointent aussi souvent vers des aspects plus humains et intimes. Ce double jeu, cet aller-retour est ce qui rend son œuvre si intéressante.

Avec « Bunker Mentality », l’artiste s’attaque aux 750 000 bunkers qui parsèment de manière folle le paysage albanais. Ils ont été construits durant la dictature du communiste Enver Hoxha (1945-1985) et se trouvent sur la plage, dans les montagnes, dans les cimetières… Ce nombre faramineux représente un bunker pour quatre habitants. Ils étaient destinés défendre le pays contre une attaque supposée de ses ennemis (OTAN, Pacte de Varsovie). À proprement parler, ils sont simplement le résultat de la paranoïa d’Enver Hoxha. Tactiquement inutiles du point de vue militaire, ces bunkers ont eu et ont encore un effet psychologique terriblement profond sur les citoyens et spécialement sur les enfants. Après la chute du communisme à la fin des années 1980, la fonction de ces bunkers a été détournée : cafés, restaurants, débarras, etc. Pour Anila Rubiku, ces objets urbains hideux et envahissants symbolisent la peur du monde extérieur. Véritables champignons de béton, ils sont comme des cicatrices dans le paysage. Les représentant dans leurs nouvelles fonctions à l’aquarelle, l’artiste tente d’en extraire quelque chose de poétique, de léger, lié à leur détournement. Elle les a aussi représenté en cire, à la biennale de Kiev, en une immense installation comme un village de schtroumpfs, absurde et ridicule.

On pointe sa troisième série, « Effacing Memory » : au travers de 12 portraits de dictateurs, Anila Rubiku permet à l’art de riposter en effaçant ces personnages du passé, au sens premier du terme. Ceausescu, Goebbels, Goering, Hitler, Hoxha, il Duce, Kim Jong, Mao, Marcos, Miloscevic, le Shah d’Iran et Staline : leur portrait gravé est vivement et minutieusement gommé. La trace de cet effacement est gardée via les miettes de papier et de gomme, recueillies et encadrées avec la gravure et via une vidéo de l’artiste grattant et gommant le papier.

Toujours très politiques, les œuvres d’Anila Rubiku demandent une explication pour être abordées et comprises, explication que la galeriste Catherine Jozsa donne avec beaucoup de passion et de conviction. Il faut donc écouter pour voir !

Fearful Intentions
Anila Rubiku
Jozsa Gallery
24 rue Saint-Georges
1050 Bruxelles
Jusqu’au 25 octobre
Du jeudi au samedi de 12h à 18h
www.jozsagallery.com

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

Anila Rubiku – (c) Jozsa Gallery

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