En Belgique, les initiatives privées prennent le pas sur les initiatives publiques pour donner à voir l’art contemporain. Fondations et centres d’art remplissent le vide dû à l’absence de musée d’art contemporain à Bruxelles. Ils se mettent même à se fédérer pour organiser des expos de niveau muséal, en s’échangeant des œuvres. Une fameuse claque aux musées fédéraux !

Nul n’ignore que le musée d’art moderne de Bruxelles, intégré aux Musées Royaux des Beaux-Arts (MRBA), a été fermé en 2011 sans concertation citoyenne ni décision politique, pour y installer à la place le musée Fin-de-Siècle.

De plus, la capitale ne possède pas de musée d’art contemporain ni, au niveau des musées fédéraux, d’une politique culturelle pour cette période (achat d’œuvres d’artistes actuels, inventaire, études, etc.) La première et principale excuse invoquée à ceci est l’absence de budget. Or, aux MRBAB, on a trouvé 400 000 € pour installer de manière permanente dans l’escalier royal du musée rue de la Régence une fresque au Bic de Jan Fabre, Le regard en dedans (l’heure bleue). L’argent est donc là, mais qui décide ce qui doit être acheté ? Avec cette somme, on aurait pu envisager d’acheter au moins 40 œuvres à des artistes émergents. Pour cela, il faudrait, avant tout, une volonté politique ou une volonté de la direction des musées, ainsi que la constitution d’un comité d’experts et de conservateurs. L’autre excuse invoquée est le prix astronomique des œuvres des artistes internationaux qui sont sur le marché. Cette raison est absurde, ce n’est bien évidemment pas eux qu’il faut acheter.

Cette absence de politique d’achat n’est pas neuve, ce qui fait que les collections des musées fédéraux bruxellois ont un trou remarqué d’œuvres des années 1970 à aujourd’hui (soit plus de 40 ans). Ces quatre points : absence de musée d’art moderne et de musée d’art contemporain, absence de politique d’achat d’œuvres actuelles et trou énorme dans les collections sont tragiques à la fois pour les artistes au travail, pour le public et pour le tissu social qui se crée par et avec la culture.

Un musée, pourquoi, où et quand ?

On parle beaucoup, ces derniers mois, de l’éventualité d’installer un musée d’art contemporain dans le bâtiment Citroën de la place de l’Yser, à Bruxelles. Malheureusement, si on lit entre les lignes ce que disent les représentants des cabinets ministériels en charge (Politique scientifique et culture) qui ont participé au débat organisé par les BAD (Brussels Art Days) mi-septembre 2014, on se rend compte qu’il n’y a rien de précis ni de concret tant au niveau d’un accord formel qu’au niveau d’un budget.

On oublie que « un musée c’est bien plus qu’un bâtiment », comme le disait très justement Anton Herbert en juillet 2014, dans La Libre. « Un musée, c’est un projet, avec un porteur de projet ». Les exemples du S.M.A.K. avec Jan Hoet ou de l’IKOB avec Francis Feidler illustrent parfaitement ce fait.

À Gand, c’est en 1975 que fut créé le Museum voor Hedendaagse Kunst, jeune musée qui, à l’époque, ne disposait pas d’un bâtiment propre, mais pour lequel le Museum voor Schone Kunsten avait mis quelques salles et bureaux à disposition. Avant que le S.M.A.K. tel que nous le connaissons aujourd’hui ne soit érigé en 1999, il a parcouru un long chemin et connu une croissance exponentielle. Quand le musée en tant que bâtiment est devenu une réalité, l’objectif de Jan Hoet (fondateur et directeur du S.M.A.K. jusqu’en 2003) – permettre au plus grand nombre de personnes de se familiariser avec l’art contemporain – n’a pas changé d’un iota.

À Eupen, loin, si loin de la capitale, c’est un seul homme, Francis Feidler, sans bâtiment, qui a fait naître l’IKOB dirigé aujourd’hui par Maïté Vissault et faisant partie du parcours des aficionados de l’art actuel.

« La situation des musées et des institutions publiques belges est catastrophique », nous expliquait Anton Herbert, collectionneur et créateur avec son épouse de la Herbert Foundation à Gand, il y a quelques mois. « Les musées et même l’idée de musée sont poussiéreux. L’absence de musée d’art contemporain à Bruxelles est dramatique. Tout est politique. Savez-vous que le docteur Herman Daled, radiologue à Cavell et grand collectionneur, a vendu la plus grande partie de sa collection au MoMa en 2011 ? Ici, personne n’en voulait. Plus de 80 Broodthaers sont partis aux Etats-Unis ! C’est tragique. Ici, à Gand, on va essayer de collaborer avec la ville et le S.M.A.K, mais c’est très difficile de faire la jonction entre initiatives publiques et privées. Les musées doivent sortir de leur torpeur et de leur peur du privé. Nous, de notre côté, on fait ce qu’on peut mais il est hors de question de perdre notre liberté, notre subjectivité ! Pour Annick et moi, c’est essentiel de rester provocant. Pas pour le plaisir, mais par nécessité. Nous avons une ligne de conduite. Il faut prendre position, être subjectif, direct ! Quand vous avez quelqu’un qui vient de l’institutionnel dans votre conseil d’administration, vous ne pouvez plus rien faire. Tout devient politique. Et moi, ma politique, c’est l’art.  Nous ne voulons pas du carcan du public.»

Emergence des fondations et initiatives privées

On constate ces cinq dernières années que de très nombreuses initiatives privées ont vu le jour. Pointons la Maison Particulière ouverte par un couple de Français à Bruxelles près de la place du Châtelain, la collection Vanmoerkerke près d’Ostende, la fondation Herbert à Gand, la collection Vanhaerents près du canal, l’espace C.A.B. ouvert par Hubert Bonnet près de la place Flagey à Bruxelles mais aussi celle de Galila Hollander, dont une partie importante fut exposée de mars à septembre 2014 à la Villa Empain.

Quelles sont les raisons qui animent les créateurs de ces lieux ? Principalement la volonté de pérenniser et de fixer une collection, mais aussi celle de la présenter au public, de partager une passion, et sans doute parfois aussi pour des raisons fiscales ou égotistes. Quelles que soient ces raisons, le résultat est là : ces initiatives prennent la place laissée vacante par les institutions quant à la collecte et à l’exposition d’art actuel.

Quelle mission ?

Bien sûr, ces initiatives privées n’ont pas la même mission qu’un musée, à savoir achat, stockage, récolement, restauration, analyse et étude des œuvres de leur collection. Dans les faits, nombre d’entre elles s’en chargent. De cette manière et uniquement via des fonds privés, l’art en train de se créer est acheté, rassemblé, recueilli, pérennisé et donné à voir. Ce rôle est essentiel à la fois pour les artistes actuels, mais aussi pour le public, et pour un éventuel futur musée qui pourrait envisager des collaborations avec ces initiatives privées.

A ce sujet, l’exposition Use Me, de qualité muséale, à voir depuis juillet 2014 à la Herbert Foundation de Gand, est intéressante : on y trouve des œuvres de très grand format d’artistes majeurs de notre temps, dont une grande partie d’entre elles sont empruntées à d’autres fondations dont, par exemple, les collections Vanmoerkerke-Vanhaerents. Ceci illustre bien que ces collectionneurs privés font un travail qui devrait être fait de manière institutionnelle : montrer (c’est-à-dire assurer, transporter, installer, donner à voir dans un espace accessible au public) des œuvres d’art actuel. Sans compter le stockage de celles-ci ni les publications qui accompagnent l’exposition.

Se fédérant ainsi entre eux, ils créent un réseau d’exposition de l’art. Se rassemblant et unissant leurs collections pour un accrochage comme celui à voir à Gand aujourd’hui ou prêtant des pièces pour des expositions internationales, les donnant à voir, soutenant des centres d’art comme le Wiels et, bien sûr, achetant des œuvres aux artistes vivants, ils jouent pleinement leur rôle de passeport pour les artistes et de mécènes. Ainsi ils remplacent un maillon décidément très faible au niveau institutionnel.

Pour comprendre l’ampleur du phénomène et la « capacité » à collectionner des privés en Belgique, on note à l’exposition qui s’ouvre en octobre 2014 au Tri Postal à Lille, construite à partir de la collection de 18 collectionneurs de la région de Courtrai, qui comptabilisent ensemble près de 4000 oeuvres, la plupart de grand format.

Conclusion

L’écart se creuse chaque jour dangereusement entre le privé et le public. On pourra critiquer ces collectionneurs et leurs moyens financiers qui semblent infinis le jour où les institutions joueront enfin leur rôle vis-à-vis des artistes et de l’art actuel. Les aspects financiers sont les fausses excuses des institutions. Il est possible d’acheter à des artistes émergents, pour des sommes très raisonnables. Pour cela, il est urgent que les politiques et les responsables des musées montrent une volonté précise, définissent des objectifs stricts, bien pensés, budgétisés et mettent en place des partenariats public-privé pour qu’un musée ou une partie de musée d’art contemporain voie le jour à Bruxelles. C’est un travail de longue haleine, dont le premier pas n’a pas encore été esquissé, mettant à mal l’avenir professionnel de nombreux artistes, sur au moins deux générations, dont la majeure partie travaille dans des conditions financières dignes du XIXe siècle.

 Cette analyse a été commandée par l’asbl ARC – Action et Recherche Culturelles, www.arc-culture.be

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