Pol Bury, dont l’œuvre est si reconnaissable, a développé un travail extrêmement personnel et précis, loin de toutes influences extérieures. Dans la mouvance des artistes cinétiques, il a choisi le mouvement lent, celui qui est imperceptible. Cette lenteur parle plus d’expansion de l’espace que d’expansion du temps. « La vitesse limite l’espace, écrit-il, la lenteur le multiplie. » Cette appropriation de l’espace se fait par l’ambiguïté entre mouvement et arrêt. Le temps du regard sur l’œuvre est allongé, au même moment la place que la sculpture prend dans la pièce est élargie. Il semble que ce soit cette expansion poétique qui rende l’œuvre de Bury si fascinante.

Devant une de ses œuvres, chaque visiteur s’interroge : cette « chose » qui bouge, bouge-t-elle vraiment ? Mon œil ne me trompe-t-il pas ? Et si ça bouge, cela me met-il mal à l’aise ou bien j’éprouve une sensation relaxante de bercement ? Est-ce inquiétant, amusant, plein d’humour ou oppressant ? Rien n’est simple devant ces formes simples mises ensemble par l’artiste.

En 2007, la galerie Derom avait organisé une exposition rétrospective de Pol Bury (1922 – 2005) avec plus de cent œuvres. C’est la même galerie qui a organisé la très belle exposition de fontaines mobiles dans les jardins du musée Van Buuren. Aujourd’hui, ce sont 60 pièces de 1953 à 2006 qu’on peut découvrir en un ensemble de qualité muséale, appuyé par trois très intéressants documentaires (1973, 1979, 2003), à voir dans une salle à l’étage.

Après six mois comme étudiant à l’Académie des Beaux-Arts de Mons, Pol Bury rencontre dans un café Achille Chavée. On est en 1938. Achille Chavée est avocat, communiste, poète. Il fait découvrir le surréalisme à Bury. Pour le jeune homme, cette découverte est un choc, via les arts visuels mais aussi la littérature surréaliste. Il n’abandonnera jamais un certain esprit subversif et plein d’humour. Chavée le présente à Magritte. Bury se met à peindre comme ce dernier et comme Tanguy. Il participe en 1946 à l’Exposition Internationale du Surréalisme, avec Magritte, Arp, Dominguez, Ernst et de Chirico. Rompant un an après avec le mouvement (ce que Magritte ne lui pardonnera jamais), il vogue vers La Jeune Peinture Belge puis devient un membre du groupe CoBrA.

En 1950, il est subjugé par les mobiles de Calder. Il se lance dans un travail tridimensionnel. En 1953, il expose ses Plans Mobiles à la galerie Apollo de Bruxelles. Ces tableaux en trois ou quatre couches fixées sur un axe peuvent être actionnés par le visiteur, qui crée ainsi sa propre version de l’œuvre. La galeriste parisienne Denise René l’y découvre et l’invite à participer à l’exposition Mouvement en 1955 dans sa galerie, avec Calder, Vasarely, Soto.

Ses fameux Ponctuations, Vibrations et Erectiles, fils mouvants de métal ou de nylon sur panneau, apparaissent en 1960. Il s’installe à Paris en 1962. Dès 1963, il commence à travailler, à l’aide d’emporte-pièce circulaires, des photos ou des reproductions de monuments ou de bâtiments industriels, leur donnant un mouvement centrifuge qui leur enlève tout sérieux : il pratiquera ces Cinétisations jusqu’à la fin de sa vie. Vingt-cinq de celles-ci sont à voir dans l’exposition.

Bury participe à la Biennale de Venise en 1964. Ses premières sculptures utilisant l’électromagnétisme apparaissent en 1967. « Il me semble inutile de révéler les données techniques du mécanisme qui engendre le mouvement », disait-il. « On a trop tendance aujourd’hui, dans cette forme d’art, à s’affubler du compas de l’ingénieur et de la règle à calculer. Le mouvement est pour moi un moyen, comme l’a été pour les peintres la couleur, la ligne. On ne demande pas au peintre une analyse chimique des moyens qu’il emploie. »

En 1973, Bury imagine des sculptures d’une hauteur de trois mètres, destinées à l’extérieur, composées chacune d’un cylindre en acier korten divisé en deux parties, l’inférieure verticale et fixe, l’autre animée d’un mouvement s’éloignant de la partie inférieure ou s’en rapprochant pour ne former à un moment qu’une seule colonne à la vue. Le projet 25 tonnes de colonnes fut soumis à la Division Renault Machines-Outils qui en découvrit vite la complexité, si l’on voulait respecter les servitudes imposées par l’artiste et les réglementations de sécurité en vigueur. Après plusieurs mois d’études et de mises au point, un prototype est présenté avec ses puissantes charnières invisibles, sa motorisation électrique silencieuse, ses batteries camouflées à l’intérieur du cylindre et une finition conforme aux exigences de l’auteur. Ce prototype servit de modèle aux cinquante colonnes identiques que Pol Bury fit fabriquer à la demande de la Fondation Maeght. 25 tonnes de colonnes est un hommage détourné aux colonnes des temples antiques, mais ces colonnes-ci sont mobiles et donc menaçantes. Vont-elles tomber ? « Lorsqu’il découvrit la pesanteur, Dieu se sentit infiniment ridicule», écrit avec beaucoup d’humour l’artiste. Pour cette œuvre magistrale mais aussi plus tard avec les fontaines hydrauliques, Bury se joue et déjoue la pesanteur, provoquant un vertige dans l’œil du spectateur. Il démystifie la quiétude. Il montre ainsi que le monde n’est ni stable ni pérenne, que tout bouge, tremble, chemine, se déploie ou se rétracte. La nature, l’environnement, mais aussi la société, les relations entre les humains, la pensée de chacun ou de tous. Cette organicité, il la démontre avec des matériaux pérennes, massifs : bois, métal.

« Regardez bien comme cela remue, comme cela fléchit, écoutez comme cela grince, comme cela grogne, comme cela geint, entendez bien comme cela remue, pas beaucoup, un tout petit peu, ça bouge à peine et ça s’arrête, et ça rebouge », écrit très joliment Eugène Ionesco dans un catalogue de l’artiste.

A partir de 1976, Pol Bury commence à réaliser des fontaines hydrauliques, dont le mouvement est engendré par l’eau qui s’amasse dans un volume, provoquant son renversement. Celles-ci sont installées à New-York, au Japon ou encore à Paris.

On pointe dans l’exposition les Meubles, œuvres faites de blocs de bois bruts d’où émergent des plots mobiles, ou 17 cordes verticales et leur cylindre, sorte de harpe solitaire. Et encore, le très sensuel Entité Erectile, des fils de métal comme des yeux fermés dont les cils seraient encore mobiles. Et 19 boules dans un volume ouvert, d’une simplicité désarmante, offrant beauté formelle et teintes chaudes du bois.

Deluding Time
Pol Bury
Galerie Patrick Derom
1 rue aux Laines
1000 Bruxelles
 Jusqu’au 20 décembre 2014
Du mardi au samedi de 10h30 à 18h30

L’exposition ZERO: Countdown to Tomorrow, 1950s-60s pour le Guggenheim Museum de New York est la première grande rétrospective muséale aux Etats-Unis dédiée au Groupe ZERO, un réseau international d’artistes actif en Europe durant les années 1950 et 1960. ZERO fût fondé en 1957 par Otto Piene et Heinz Mack. En 1961 ils furent rejoints par Günter Uecker. En Belgique, les principaux représentants de ZERO sont Pol Bury, Jef Verheyen, Walter Leblanc, Paul Van Hoeydonck, et Paul De Vree.

Solomon R. Guggenheim Museum
New York
Jusqu’au 7 janvier 2015

43 éléments se faisant face, 1968, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

43 éléments se faisant face, 1968, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

8 volumes superposes et 28 boules, 1965, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

8 volumes superposes et 28 boules, 1965, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

19 boules dans un volume ouvert, 1965, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

19 boules dans un volume ouvert, 1965, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

669 Points blancs, 1968, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris

669 Points blancs, 1968, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris

8 volumes superposes et 28 boules, 1965, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

8 volumes superposes et 28 boules, 1965, Pol Bury, (c) Velma Bury, Paris, photo Luc Schrobiltgen

 

 

 

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