Arriver au cœur rouge de Sienne demande un peu de patience. D’abord garer sa voiture dans un parking périphérique. Ensuite, entrer dans la vieille ville, le long d’une ruelle en pente. Les palais sont de briques rouges ou de travertin blanc. Le flot des touristes n’en diminue pas la beauté. Les rues font une courbe rentrante qui finit toujours par mener au Campo, cette place en forme de coquillage qui dessine comme un creux prêt à recueillir les Siennois. Sur son dallage de briques rouges et jaunes, la Torre du Palazzo Pubblico trace une ombre comme un immense cadran solaire, sous laquelle les passants aiment à s’asseoir.

Vers la droite, le Duomo et ses deux façades si différentes, l’une lignée de marbre noir et blanc, l’autre garnie d’un ensemble flamboyant de sculptures, immense gâteau à la crème incongru dans cette mer de toits de tuiles rouges, murs roses et terre. Qui, sous ce soleil, a envie de plonger dans les collections de la pinacothèque nationale ? Les touristes se pressent plus devant les vitrines des marchands de glaces que devant les peintures religieuses sur bois.

Aujourd’hui, à Bruxelles, dans le cadre de la présidence italienne du Conseil de l’Union européenne, on a, loin des tentations italiennes, l’occasion de (re)découvrir une soixantaine d’œuvres italiennes du XIIIe au XVe siècles. Compositions précises, fonds à la feuille d’or, thèmes religieux racontent une période lointaine et une ville prospère.

Aux XIVe et XVe siècles, Sienne était l’un des principaux centres artistiques, financiers et intellectuels d’Europe. Ses artistes étaient connus pour l’excellence de leur savoir-faire et le raffinement de leur peinture. Les commandes affluaient de l’Europe entière. A une époque où l’immense majorité de la population était analphabète, les peintures religieuses avaient un rôle didactique important. Il s’agissait de donner à voir les épisodes connus de la Bible d’une manière vivante, directe et compréhensible.

Le talent des peintres de Sienne comme Duccio, Simone Martini, les frères Lorenzetti, Sassetta et Giovanni Di Paolo fut de rendre ces images narratives. Se détachant de la tradition byzantine faite de personnages idéalisés et statiques, ils osent des vêtements contemporains, des visages pleins d’émotion.

Il faut se rappeler que Sienne était située sur la Via Francigena, la route des pèlerins de France, qui menait de l’Europe du Nord jusqu’à Rome. Riches en ateliers de peinture, dont l’activité s’étendait à de multiples objets (meubles et décors peints, écus et bannières, casques, sceaux, pièces d’orfèvrerie, etc.), la ville était un foyer de peintres-artisans, habiles et polyvalents, qui n’hésitaient pas à accompagner les armées pour peindre et réparer les boucliers, concevoir les machines de siège ou travailler le cuir des harnais et équipements.

Le parcours de l’exposition propose principalement des peintures religieuses. Plusieurs “Mère à l’enfant” présentent Marie coiffée d’un voile aux plis stylisés, le visage penché vers Jésus. Leurs mains se rejoignent ou se touchent, en un geste qui illustre l’amour maternel et filial. Le fond est souvent recouvert de feuilles d’or.

Pour une “Dernière Cène” de Stefano di Giovanni, les treize apôtres et le Christ sont installés dans une petite pièce étroite à l’architecture typiquement siennoise, avec ses voutes et une fenêtre qui ouvre l’arrière-fond vers un jardin et un arbre. Les colonnes sont en même temps éléments du décor et détails permettant d’encadrer, de cerner la scène, de lui donner son aspect important.

Une tempera (peinture aux pigments et à l’œuf) de Cennino Cennini représente une « Naissance de Marie » enchâssée selon le même procédé dans une petite chambre étroite comme celle d’une maison de poupée dont on aurait ôté une cloison pour permettre au spectateur de voir ce qui s’y passe. Une voisine observe la scène derrière un pilier et sur un balcon surplombant le lit, l’artiste évoque deux autres personnages, minuscules, spectateurs de cette naissance. Au delà de l’épisode biblique, voici une belle manière de donner au visiteur l’impression qu’il est le quatrième observateur, et qu’il fait donc lui-même partie de l’événement…

Sainte Catherine de Sienne est une longue figure drapée de noir, tenant à la main un lys blanc et un livre, deux symboles qui permettent de la reconnaître. Le visage encadré par un voile blanc, les yeux immenses, le regard doux, elle penche légèrement le visage vers la gauche comme pour transmettre tendresse et sagesse.

La Sainte Vierge de Giovanni di Paolo qui sert d’affiche à l’exposition se donne à voir en une posture d’une grâce infinie, accentuée par le mouvement souple de son manteau noir qui s’ouvre en une volute sur une robe damassée d’or et deux bras soutenant l’enfant Jésus. Coiffée d’une belle auréole d’or et entourée d’un verger d’orangers, Marie est surmontée d’un arrière-fond plein de poésie : montagnes et champs stylisés sont garnis ça et là d’un ensemble de constructions, villes ou palais. De ce paysage rêvé, suggéré, qui semble résumer tous les lieux qui se trouveraient sur la surface de la Terre, la Vierge est présentée comme la reine.

La puissance de suggestion de ces images religieuses et pourtant destinées au peuple en faisait un bel outil de propagation de la foi. Aujourd’hui, c’est la composition, les détails ajoutés par l’artiste et son savoir-faire qui en font tout le charme.

Au fil du parcours, on note qu’une fois de plus les volumes dessinés par Victor Horta s’adaptent avec bonheur à tout type d’art. Les peintures sur bois dorées à la feuille d’or, les quelques sculptures sur marbre et les objets précieux offrent une vue raffinée et précise de l’art siennois gothique. Une occasion de se pencher sur cette période riche et d’y prendre un peu du soleil de Toscane.

Durant la présidence italienne, d’autres événements sont organisés. On pense à l’immense table en miroir de Michelangelo Pistoletto, ou son « Third Paradise », une ellipse accrochée au plafond de l’atrium du Conseil de l’Europe. Ou les concerts, films, spectacles de danse, ainsi que « The Yellow Side of Sociality », un ensemble d’œuvres d’artistes contemporains italiens.

Peintures de Sienne
Ars Narrandi dans l’Europe gothique
Bozar
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu’au 18 janvier 2015
Du mardi au dimanche de 10h à 18h (jeudi jusqu’à 21h)
www.bozar.be

 

pfile249928_activity14090 pfile249926_activity14090 pfile249920_activity14090 pfile249918_activity14090

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.