Une structure au néon, immense, orne le plafond du hall d’entrée du musée d’Art Moderne de la ville de Paris. C’est une réplique de l’oeuvre que Lucio Fontana réalisé pour la Triennale de Milan de 1951. L’intemporalité, voire le classicisme que dégage cette oeuvre aujourd’hui résume assez bien le propos de la rétrospective de l’artiste à découvrir jusqu’en août.

Lucio Fontana a marqué plusieurs générations d’artistes, d’Yves Klein a aujourd’hui. Pour la première fois en France depuis 1987, plus de 200 sculptures, toiles, céramiques et environnements  donnent à voir l’oeuvre audacieuse et protéiforme de cet artiste italien.

Fontana est né en 1899 en Argentine, de père italien, tailleur de pierre. Il est des premiers artistes abstraits italiens dans les années 1930. A Milan en 1947, il devient la figure de proue du mouvement spatialiste, qu’il théorise dans plusieurs manifestes. Dès 1949, il réalise ses premiers Concetti spaziali (Concepts spatiaux), des toiles perforées sur lesquelles couleurs et autres matières se fixent. C’est après la Biennale de Venise de 1958 qu’il commence ses fameuses toiles fendues, les Tagli.

Ce qui surprend dès l’entrée de l’exposition, c’est la diversité de la création de l’artiste. Il expérimente de nombreux matériaux. Il part de la sculpture (c’est sa formation), pour aller vers la toile, puis revient vers le volume. Plus de 40 ans après sa mort, la perception que nous avons de l’oeuvre de Fontana s’est transformée. Le regard du présent n’est pas le même que celui du passé. Comme pour la vie , le recul que donne le temps fait apparaître de nouvelles perspectives. Aujourd’hui, Fontana n’est plus regardé comme un artiste des années 50, avec ce que cette dénomination peut avoir de péjoratif. Derrière la théorie sur l’abstraction, c’est la violence et la sensualité de ses propositions, l’audace  et la liberté dans l’utilisation des matériaux, allant parfois jusqu’au kitsch, qui sautent aux yeux.

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Percer et fendre sont depuis l’antiquité des gestes qui donnent la mort. Et rien n’est plus fascinant pour l’être humain. Après la seconde guerre mondiale, l’industrialisation, du meurtre de masse et la bombe atomique, la pensée qu’une mort violente n’est réservée qu’aux autres n’est plus possible. “La vie tranquille n’Existe plus”, écrit Fontana dans son Manifeste blanc. Peu d’artistes ont senti et rendu avec autant d’acuité l’arrivée de cette ère de la violence pour tous, du meurtre dans une amplitude jusqu’à présent inconnue. Le geste de fendre une toile, de transpercer une boule de terre, de trouer une surface, cette illustration de l’épée de Damoclès, l’artiste italien l’a mis en jeu pour matérialiser cette idée terrible et ultra contemporaine de la fin du temps infini.

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Dans les trois premières salles, ce sont les jeunes années de l’artiste. Ses sculptures sont en céramique, plâtre et terre cuite polychrome. Il passera d’un style figuratif primitif et florissant à une abstraction géométrique.  De 1936 à 1940 il travaille dans l’atelier du céramiste Tullio Mazzottu, à Albisola. Les sujets de ses sculptures présentent des fonds marins, des animaux divers, des natures mortes dont l’émail polychrome ajoute un aspect éminement baroque.

Dès 1946, il élabore ses théories spatialistes. Des discussions, publications, expositions réunissent artistes, écrivains et philosophes autour de Fontana Le Manifeste blanc préconise de rompre avec la peinture de chevalet, de renouveler les techniques, d’être en phase avec le progrès et de donner à l’idée et au mouvement la primauté sur la matière. L’art spatial serait un dépassement des genres traditionnels ( peinture, sculpture, poésie, musique) et une synthèse entre “couleur, mouvement, son, espace”.

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Fontana nomme ses toiles par séries thématiques. Les Buchi (Trous), qu’il démarre en 1949: sur les deux côtés de la toile, l’artiste perce des trous en les disposant pour constituer des cercles, spirales, lignes… Ces trous ne sont pas à voir comme des altérations du support. Ils sont réalisés pour sortir de l’espace plane de la toile. Les Buchi, arrachant un peu de matière (couleur, toile), créent un relief à l’avant comme à l’arrière du support, transformant celui-ci en sculpture et laissant passer la lumière.

Les toiles nommées Pietre sont parsemées de graviers de verre translucide colorés, les Gessi mêlent le pastel et le plâtre. A partirde 1958, Fontana démarre les fameuses Tagli (fentes). Il est passé du trou à la fente. Affinant sa technique, il travaille la toile monochrome, qu’il fend d’un geste puissant et ravageur. Plus que la violence mise en scène, c’est la charge érotique de ces fentes qui prévaut.

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Un film documentaire, passionnant, montre l’artiste en costume trois pièces, élégant comme un Italien, trouant une toile recouverte d’une épaisse couche de peinture à l’huile rose. De ce geste fait avec une énorme pique qui entre et sort de la toile, la couleur s’écarte, bave, s’agglomère en d’étranges cicatrices. Un autre film montre Fontana fendant une toile de trois incises précises, puis y passant les mains pour, en caressant les bords, provoquer et maintenir l’arrondi de l‘ouverture ainsi créée… une performance.

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Les Nature sont d’énormes boules de terre cuite dont certaines sont éditées en bronze: trouées, creusées ou fendues, il les nommes “bouches” ou Nature, terme qui désigne le sexe féminin en argot italien. Derrière le théoricien, respecté, l’artiste exposé internationalement, le chercheur, l’expérimentateur, se cachait donc un homme emplit de pulsions. C’est ce qui émerge aujourd’hui à notre oeil de 2014. Au fil de l’exposition, on perçoit aussi de profondes interrogations sur la mort, le deuil, la finitude, le chagrin, en pointillé des oeuvres.

A la fin de sa vie, Fontana fait réaliser à partir  ses croquis des Teartini (petits théatres): formes et reliefs sont une relecture de ses thèmes de prédilection.  Un fameux parcours, à voir et à revoir.

Lucio Fontana
Rétrospective
Musée d’Art Moderne
Paris
Jusqu’au 24 août

www.mam.paris.fr

www.thalys.com


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