Tous les deux ans, Bozar Expo organise en collaboration avec quelques 35 institutions partenaires l’exposition “Summer of Photography”, une biennale internationale de la photographie et des médias associés. A Bozar, ce ne sont pas moins de 6 accrochages qui sont à découvrir. La programmation s’étend à la Fondation A Stiching, au Botanique, à De Markten, chez Contretype, à la Central(e)… et ce jusqu’au 31 août.

La clé de voûte de ce parcours axé sur les femmes et le féminisme est l’exposition “Woman, The Feminist Avant-garde of the 1970s”, à découvrir au Palais des Beaux-Arts.

C’est à partir de la collection de Verbund AG, principale compagnie d’électricité en Autriche que la conservatrice et directrice de cette collection, Gabriele Schor, s’est occupée du commissariat de l’exposition. Cela fait 10 ans que Verbund AG concentre ses acquisitions sur le thème très précis de l’avant-garde féministe.

Les pratiques artistiques des ces artistes des années 70 sont la photographie et la performance. Pourquoi? Parce que leur combat était de se libérer du joug des hommes. La peinture étant dominée par des artistes masculins et une pratique masculine, elles ne pouvaient s’en servir comme médium.

De plus, la photo, alors considérée comme un art mineur, peu cher à mettre en oeuvre, est une pratique directe, rapide, qui correspond à l’urgence de leurs combats. Elles installent un labo photo dans leur salle de bain, dans leur cuisine. Elles se prennent en photo dans l’espace public, sans préparation, sans assistant, vivement.

La photo ici est le plus souvent une trace, une archive d’une performance. Les photos n’étaient pas destinées à être exposées dans un lieu d’art mais bien à être publiées dans la presse.

On sait aujourd’hui que ce mouvement d’artistes femmes qui tentent de trouver une autre place dans une société patriarcale a eu lieu à différentes endroits du monde occidental au même instant. On sait aussi que de nombreuses artistes sont restées presque invisibles et que de nombreux travaux sont dès lors perdus.

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Femmes publiques

Autant Frida Kahlo, première artiste femme à décrire sans pudeur ses douleurs physiques et morales, réservait ses oeuvres à elle-même et à son cercle familial et amical, autant ces femmes-ci ont choisi l’exposition publique, fut-elle d’une extrême violence. Elles ont utilisés leur corps comme matière première, à transformer, malaxer, triturer, déguiser, transformer, etc… Ce faisant, elles ont revendiqué une place comme être humain et non plus simplement comme femme, moitié (seulement) de l’humanité, objet de désir ou objet tout court, dans la société patriarcale de l’époque.

Dans notre culture occidentale et dans l’histoire de l’art, c’est l’homme qui construit l’image de la femme et les canons de beauté découlent de leurs fantasmes. Ces artistes femmes ont déconstruit de manière radicale et pour la première fois dans l’histoire de l’art l’image de la femme. Depuis les années 70 et seulement depuis ce temps-là, il existe dans l’art des images de femmes par elles-mêmes. Cette nouvelle représentation de la femme a été construite par cette collectivité d’artistes . L’exposition est certes moins facile d’accès que celle de Michaël Borremans. Il faut se pencher sur ces “ouvrages de dames”.

Mais tout d’abord, qu’est-ce que le féminisme?

Le féminisme est un mouvement qui a identifié l’oppression du patriarcat. Cette oppression tue jusqu’au début du XXème s. se fait par le biais de la religion et de la morale judéo-chrétienne. Par le système économique de l’époque et, troisièmement, par l’application du droit romain.

Quel fut leur processus?

Les féministes ont exigé tout d’abord le droit au travail, secondement le droit à une identité propre, ensuite, elles ont exigé et pris leur place dans la rue, c’est à dire dans l’espace public. Quatrièmement, elles ont demandé à occuper les médias.

Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Ce sont des années violentes. Ces femmes sont des révolutionnaires et elles sont traitées comme telles.  Ce sont des guerrières, elles prennent des risques. Certaines furent emprisonnées, d’autres perdirent la garde de leurs enfants.

Qu’est ce qui motivait ces femmes artistes en lutte?

Tout d’abord, elles partaient à la découverte de leur corps. Par cette introspection, elles utilisaient leur corps charnel comme premier modèle. Accessible directement, sans préparation, il était “facile” à utiliser, gratuit. Mais il permettait aussi un creusement de sens, une mise en abîme, une décomposition de leur être même, une désintégration extrêmement courageuse d’identité qu’aucun artiste homme n’avait jamais tenté.

Ensuite, elles ont interrogés leur rôle et leur posture dans la société. “J’ai essayé tous les rôles, aucun ne m’allait”, dit l’une d’elles, Martha Wilson.

 

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Plus tard, elles ont tancés : “Private is public” et déconstruit les clichés de la ménagère, de la femme au foyer, etc… à travers ce slogan, les féministes veulent transformer leur rôle à l’intérieur du home en questionnements politiques. Brigit Jürgenssen, avec son oeuvre “Housewives’ Kitchen Apron”, masque son corps d’un “tablier” représentant une cuisinière dont le four est garni d’un pain fraîchement cuit. Elle montre et porte le lourd fardeau du rôle unidimmensionnel de la femme au foyer attribué par le patriarcat.

Plus tard, elles ont déconstruit les diktats de la société et dans un dernier temps, les diktats sur le genre.

Voici Valie Export, une Autrichienne qui expose son corps dans l’espace public. Pour une série de photos, elle l’utilise comme étalon face à une architecture herculéenne,  masculine, se confrontant, menue, couchée sur le sol, au gigantisme d’une colonne, d’un mur.

Voici Cindy Sherman, dans une série de clichés de 1976,  qui se traverstit en divers voyageurs du métro. Son art de la description, du détail précis qui rend une personnalité, elle le modèle sur elle-même, dans une mise en abîme troublante. Je est un autre? Ou tous les autres?

Une salle entière est réservée aux photos de la jeune Francesca Woodman. Fille de deux artistes, elle reçoit à 13 ans un appareil photo et commence une quête désespérée d’elle-même au travers d’auto-portraits bouleversants. Le plus souvent nue, son corps est pris en photo dans une sorte de mise à distance, de désincarnation salvatrice. Ce travail d’introspection l’a menée à se défenêstrer à 23 ans. Ou bien ce travail lui a-t-il permis de vivre jusque là?

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Annagret Soltau nous a expliqué en direct comment son travail de performance sur son corps lui a fait vivre des transformations de coeur et de psychisme proches de la catharsis.  “J’utilise encore mon corps aujourd’hui, même si c’est difficile de me voir vieillissante. Danc ces années-là, le corps non idéalisé d’une jeune femme n’était pas montrable. Aujourd’hui, c’est le corps d‘une femme vieillissante qu’on ne peut pas montrer. Donc, je continue à travailler avec mon corps comme base, même si ce n’est pas facile. Quand l’oeuvre est exposée, il y a une distance, ça devient plus facile. Ce travail sur le corps, c’est une réappropriation

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La new-yorkaise Hannah Wilke a joué jusqu’à son décès en 1993 avec son corps et son image de très jolie femme, tentant de déconstruire cette beauté, en lui faisant violence. Et cela jusqu’à ses derniers moments quand elle est défigurée et prématurément vieillie par une chimiothérapie.

Ce sont 29 artistes dont le travail est à découvrir ici. Leurs propositions demandent oeil vif et patience pour être appréhendé. Brutal, douloureux, violent, encore dérangeant aujourd’hui, l’art de ces femmes féministes et artistes a ouvert la voie à des pratiques et des manières puissantes et courageuses qui sont encore en usage aujourd’hui chez les artistes des deux sexes. La boucle est bouclée. Peut-être.

D’autres voix

En écho, “Where we’re at! Other voices on gender” est une exposition construite en partenariat avec le Musée Royal d’Afrique centrale. Des femmes photographes et vidéastes d’Afrique, des Caraïbes, du Pacifique et de la diaspora de ces régions rendent visibles les femmes dans l’art depuis les années 80. Elles interrogent et bousculent la représentation du corps de la femme exotique dans l’art occidental. Le corps, la sexualité, les rapports hommes-femmes, les questions de l’identité et du genre sont ici abordés sans doute avec moins de violence que chez les artistes des années 70, mais avec un fond de désenchantement et de tristesse.

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Le challenge a été de faire entendre notre pratique non occidentale et comment la montrer. Comment pouvait-on prendre notre place. Nous avons construit une exposition narrative”, explique la commissaire Christine Eyene.

On pointe les portraits esthétiques de Angèle Etoundi Essamba, la performance vidéo silencieuse de Shigeyuki Kihara, qui réinvente le personnage de Shiva aux multiples bras. Mais aussi les portraits bouleversants d’Hélène Amouzou qui, réfugiée sans papiers à Bruxelles, et grâce à une participation à un atelier de photographie, se prend en photo dans une mansarde.  Se servant de la double exposition, elle brouille sa silhouette, la faisant disparaître dans le papier peint déchiré de l’arrière-fond.

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Summer of Photography
Palais des Beaux-Arts
Jusqu’au 31 août
www.summerofphotography.be
www.bozar.be

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