Un photographe qui aurait aimé être un sculpteur s’il avait été moins impatient et un sculpteur qui était très intéressé par la photographie. L’un aimait les hommes et l’autre, les femmes. Un rapprochement exceptionnel entre deux hommes que tout oppose,  originaires d’époques et de continents différents. A travers le mouvement, la tension, la matière, le drapé, dans des mises en scène théâtrales au plus près des corps, de leur anatomie, ils font tous les deux du corps humain leur quasi-unique moyen d’expression.

Avec le noir et blanc, ils « jouent » : jeu de corps colorés, du plus clair au plus foncé en passant par le métis pour Mapplethorpe, jeu de matières pour Rodin, du plâtre au bronze en passant par la terre cuite. Un goût du détail poussé jusqu’à la perfection, commun aux deux artistes. Des courbes, des mouvements, des cadrages, des recherches jusqu’à l’obsession. Et surtout quelques commissaires – Judith Benhamou-Huet (critique d’art et journaliste), Hélène Pinet (responsable de la recherche et des collections de photographies du Musée Rodin) et Hélène Marraud (attachée de conservation, chargée des sculptures du Musée Rodin) qui ont imaginé ce dialogue.

Si Mapplethorpe sculpte littéralement avec son objectif, Rodin taille le mouvement dans la matière. Le rapprochement est époustouflant, la confrontation inédite. On reste bouche bée devant  les sept séquences qui rythment l’exposition présentée dans la chapelle de l’ancien Hôtel Biron, actuel Musée Rodin. On a rarement vu une exposition au propos aussi pertinent, où la lumière qui règne en maître interroge l’expression humaine sous des formes que rien ne rapprochait à la base. Deux artistes qui observent et figent leurs sujets.

Sept chapitres à la fois formels, thématiques et esthétiques qui résonnent, se répondent d’un médium à l’autre divisent l’exposition dont, dans le désordre : Noir et blanc/Ombre et lumière, Le Goût du détail, Assemblages et compositions, Erotisme et Damnation, Matière et Abstraction, etc. Et puis la question inévitable qui surgit au fil de la réflexion : comment se fait-il que le photographe ne soit jamais intéressé aux sculptures du grand maître alors que tout son travail trouve écho dans ces sculptures souvent aussi sensuelles que ses photos ?  « Je vois les choses comme des sculptures, comme des formes qui occupent un espace », écrit Mapplethorpe.

50 sculptures d’Auguste Rodin et 102 photographies de Robert Mapplethorpe dévoilent quelques-uns des grands thèmes de l’œuvre de ces artistes majeurs, ayant tout d’abord le mérite de renouveler notre regard sur la sculpture comme sur la photographie. Pour illustrer le propos, un seul exemple suffirait: Ajito, 1881 où Mappelthorpe tourne autour du corps avec son objectif comme s’il s’agissait d’une sculpture !

« Deux sensibilités à fleur de peau, peau du grain photographique ou peau de l’épiderme de plâtre qui vibrent dans une tension extrême, aux limites de la rupture ou de l’éclatement » écrit Catherine Chevillot, directrice du Musée Rodin dans l’éditorial du dossier de presse « Des effets d’écho stupéfiants émergent… L’un comme l’autre débordent les frontières des domaines par lesquels ils s’expriment, des techniques qu’ils utilisent : la photographie se fait sculpture, la sculpture devient le moyen de révéler des images, au point que dans les face à face présentés dans le catalogue, on confondra volontiers photographie et sculpture. Certains duos semblent presque des dominos conçus comme tels pour se répondre comme un effet de négatif/positif comme par exemple entre L’Homme qui marche (1907) et Michael Reed (1987)… »

Au delà du fil rouge, il faudrait s’attarder plus particulièrement sur les magnifiques photos de Lysa Lyon (1982) voilées qui ouvrent le parcours, les deux corps blanc et noir sans tête, de profil et en mouvement de Ken and Tyler (1985) et la suivante dans la série intitulée Untitled (1981), une main sur fond blanc, une photo coupée en deux par la cuisse noire et le sexe sur fond noir : cadrage, jeu des couleurs et de lumière hors norme. Poursuivons avec Milon Moore (1981) où le corps sert de cadre à la photo qui se découpe en ¾ noir, ¼ blanc, Ken and Lydia (1985), sans oublier, sous le titre Matière et Abstraction, les Grapes (1985), les Poinsettias (1978), Ruth (1981) et enfin Bread (1979).  Erotisme et Damnation, Benjamin/Ass (1985) est l’illustration, à travers le grain de peau des fesses qu’on a à faire à un photographe qui ne cache pas le corps mais le révèle.

Et encore Cock (1982), sexe en érection, noir, immense tel un revolver sur fond noir/blanc/gris où Mapplethorpe expose le désir au grand jour, élevant les images de sexe au rang d’œuvre d’art.
Enfin un dernier coup de cœur pour Kitten (1983) : un sofa en tissu à fines lignes, gansé où l’on découvre un jeune petit chat blotti entre les coussins. Tendre et érotique à la fois.

Mapplethorpe – Rodin
Musée Rodin, 79 rue de Varenne
Paris
Jusqu’au 21 septembre
Du mardi au dimanche de 10h à 17h45
Nocturne le mercredi jusqu’à 20h45

www.musee-rodin.fr

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