C’est une simple carte postale, rhabillée d’une petite culotte blanche. Vue charmante et décalée. Sous la culotte : “L’Origine du monde”, tableau de Courbet de 1866, caché durant plus de 100 ans par ses propriétaires successifs, derrière un petit rideau ou derrière autre tableau plus anodin, est accepté en dation par l’Etat français en paiement des droit de succession à la mort de son dernier propriétaire, le psychanalyste Jacques Lacan. Exposé depuis 1995 au Musée d’Orsay, il a cessé de faire scandale mais déchaîne encore les passions. En 2012, il a été censuré par Facebook, qui n’y a vu que du feu… que de la pornographie, voulais-je dire.

Fanny Viollet est une plasticienne française née en 1944. Dès les années 80, elle troque ses pinceaux pour du fil et des aiguilles: cousant, tricotant, brodant et ravaudant, elle trace avec les outils traditionnellement réservés à l’univers féminin une oeuvre protéiforme, cocasse et complexe. Quand elle découvre en 1996 la carte postale de l’oeuvre de Courbet, elle s’en empare pour la rhabiller. Appliquant à la machine à coudre une pièce de tissu, elle ajoute à ce flamboyant sexe féminin, à ce triangle sombre et fendu, une petite culotte. C’est le début d’une longue série de “Nus rhabillés”, toujours réalisés sur une carte postale d’art, dont on peut voir une réjouissante sélection à la galerie 100 Titres.

Ce morceau de corps féminin exposé sans fard mais aussi sans tête, cette chair velue et fendue, Viollet lui redonne avec humour une sorte de dignité. Ce n’est pas la morale qui l’occupe quand elle rhabille patiemment ces deux cuisses écartées. En procédant ainsi, elle met encore plus en lumière la frontalité du sujet, son aspect provocant. Masquant ce sexe de femme, elle indique qu’elle l’a bien vu. Que rhabillé, il est tout aussi marquant, imposant, originel. Ainsi, l’aspect caché-dévoilé qui prévaut à tout le parcours de cette toile de Courbet continue aujourd’hui dans l’oeuvre de Fanny Viollet.

Mais encore, Fanny Viollet pratique le ramassage de mouchoirs depuis 1990. Les recueillant comme autant d’oisillons perdus, elle les lave, les repasse et les brode de l’histoire de ce sauvetage. On y lit les voyages de l’artiste autour de la planète, sa passion pour les matières abandonnées, son sens de la poésie. Fanny Viollet brodait bien avant que les mouchoirs de Louise Bourgeois ne soient connus internationalement. On peut donc dire que leurs pratiques étaient contemporaines l’une de l’autre, à deux endroits de la planète. Souvent, plusieurs artistes qui ne se connaissent pas travaillent les mêmes thèmes et les mêmes matériaux au même moment. Fascinant!

« (…) Mais lorsque je me réinstalle à Paris et que je reprends avec passion les études d’Arts Plastiques et mon expression personnelle, je suis comme viscéralement attirée par les tissus, les fils, le linge, et la mémoire que véhiculent les travaux féminins. », explique l’artiste.  » J’écris beaucoup sur «les ouvrages de dames» (Vont ils se remettre du martyre des années féministes?). Militante en sens inverse, j’écris au fil rouge, au point de croix, lentement, l’importance du geste mille fois répété qui tire l’aiguille. (II y a plus de 20 ans, broder au point de croix n’était pas du tout à la mode et, en milieu intellectuel, cela relevait presque de l’obscénité). Mais pour moi importait l’histoire de la femme qui coud, brode, tricote, inscrit par-ci par-là une signature presque anonyme, mais qui transmet une mémoire ô combien importante, nécessaire. Une mémoire qu’il sera bientôt urgent de sauver. Sans doute est-ce cet état d’urgence qui, dans ma sensibilité d’artiste, un beau jour de février 1983, me conduit fébrilement à bousculer ma machine à coudre; il me faut encore écrire au fil rouge, mais plus vite, aller plus loin, en dire plus peut-être. Cette machine devient mon crayon, ma plume, mon pinceau, un outil terriblement libérateur, infiniment docile. (…) »

A découvrir aussi dans l’exposition, près de mille boules réalisées avec des fils de matières diverses comme autant de mantra apaisants et méditatifs, lors du tsunami de 2011 au Japon; des cartes routières brodées, des boîtes à dérisoire, créées quotidiennement de 1984 à 1990. Ou  le Sewing Book (1994), un livre de 56 pages réalisé en vue de concourir à la Biennale Internationale de Textile de Kyoto. Il y a été sélectionné et a donc participé à cette 4ème Biennale, assez prestigieuse. Pages et couverture sont en lin un peu épais. Les pages ont toutes été brodées avant d’être assemblées en cahiers comme pour un vrai livre. Eux-mêmes cousus d’abord 2 par 2, puis réunis tous ensemble avant d’être reliés définitivement.

C’est donc une mini rétrospective des différentes pratiques de l’artiste qui sont à voir ici.

Fanny Viollet
Galerie 100 Titres
2 rue Cluysenaar
1060 Bruxelles
Jusqu’au 15 juin
www.100titres.be

http://video-streaming.orange.fr/actu-politique/culture-fanny-viollet-en-residence_8871040.html

Dans le quartier, on en profite pour jeter un oeil à l’expo à La Charcuterie, montée à l’occasion du Parcours d’artiste de Saint-Gilles: 8 artistes ou collectifs (André Stas, Plonk & Replonk, Majella, Laurence Skivée, Annick Blavier, Vincent Solheid, François Liénard et Corinne Clarysse) travaillent les collages au format carte postale. Top!

La Charcuterie
16 avenue Paul Dejaer
1060 Bruxelles
Jusqu’au 1er juin
www.cosmoscosmos.be

Elles-ne-parlent-pas...-cor-300dpi-600-x-370-600-x-370 corinne-clarysse-15-2010-01-08janvier-Paris-PetitsCarreaux-600-x-573

 




Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.