« Pourquoi les hommes font-ils la guerre ? » Ne tient-on pas là le sujet des sujets ? Le thème majeur, premier, essentiel, qui rend tous les autres accessoires ? Un titre emprunté à une série de dessins de Goya, l’artiste qui, avec Géricault, a changé la vision héroïque et glorifiée de la guerre et a ouvert la voie à une autre perception, celle des désenchantements et des conséquences terribles sur tous les plans.

Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l’art, professeur à Sciences Po Paris et commissaire général de l’exposition, explique que la guerre fait partie intégrante de l’histoire des sociétés et est malheureusement indissociable du genre humain. De plus, elle représente un défi qui a toujours intéressé les artistes.

« J’ai voulu faire une exposition méditative qui pose des questions, qui montre comment, de propagateurs, les artistes sont devenus dénonciateurs. Comment un artiste, par définition un homme animé par un désir de vérité, a exprimé ce qu’il voyait et a contribué à rendre les horreurs liées à toute guerre, « moins » graves », explique-t-elle, citant ensuite Tolstoï et ses « Récits de Sébastopol », de Freud qui exprime dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » son incompréhension face à celle-ci; ou encore Karen Blixen : « Tous les chagrins sont supportables si on les raconte, si on en fait un conte. » « J’ai fait tout d’abord l’exposition pour les gens de cette région du nord qui ont particulièrement souffert. Le musée est construit sur une ligne de front, ajoute-t-elle, je voulais montrer combien chaque guerre est différente et a en même temps des points communs, des liens. »

A partir d’un scénario qu’elle a constitué au fil de sa réflexion et de ses rencontres avec les directeurs de musées prestigieux tels que la Tate Gallery, le Musée national d’Art Moderne de Beaubourg, le MOMA à New York, des musées locaux moins connus et très riches comme l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, Laurence Bertrand Dorléac explique comment tous ont accepté de lui prêter des œuvres exceptionnelles qui ne sortent jamais de leurs murs. Grâce à celles-ci, on perçoit comment les artistes –peintres, sculpteurs, cinéastes, photographes- ont contribué depuis 2 siècles au mouvement de désenchantement et de démystification de la guerre, en montrant ses conséquences désastreuses sur les humains, les animaux, la nature, la ville, les choses.

Douze séquences

-les guerres napoléoniennes en Europe (1803-1815) –la guerre d’indépendance des Grecs contre l’Empire Ottoman (1821-1830) et autres guerres de conquête avant tout occidentales visant une expansion territoriale, économique, politique et culturelle – la guerre de Crimée (1853-1856), ô combien d’actualité –la guerre de Sécession (1861-1865), autour de la question de l’esclavage –la guerre franco-prussienne (1870-1871) durant laquelle les photographes sont inspirés par les belles ruines, rappels évocateurs de « la fragilité de toute construction humaine au moment où l’Europe entre dans la modernité » -la Grande Guerre (1914-1918) –la guerre d’Espagne (1936-1939) –la Seconde Guerre mondiale (1940-1945) –la Guerre d’Indochine (1946-1954) et celle d‘Algérie (1954-1962) –la Guerre du Vietnam (1954-1975) –les guerres de notre temps (1967-2014) qui « renaissent un peu partout selon des modalités liées à l’évolution des technologies militaires et médiatiques »…  l’exposition établit les tournants majeurs de cette histoire méconnue. Notons que c’est la première du genre sur le sujet à relier les guerres entre elles, à établir un lien- à travers des conflits particulièrement traumatisants par leur ampleur meurtrière. Avec des artistes qui essayent d’être à la hauteur d’un sujet aussi difficile que dérangeant et qui « explorent le pire avec une immense puissance. »

Notons les œuvres qui nous ont particulièrement marquées : « Napoléon à Fontainebleau, le 31 mars 1814 » de Paul Delaroche, « Le Rêve » d’Edouard Detaille, « La Guerre » de Marcel Gromaire, « Cuirassier blessé » de Géricault, « Le Combat de Somah » de Horace Vernet et encore les photos mises en scène de Roger Fenton, les eaux-fortes « Lens est bombardée » de Otto Dix, « Une Rue à Paris en mai 1971 » de Maximilien Luce, « L’Explosion » de George Grosz et surtout et enfin, le point d’orgue de l’exposition : quelques extraits en avant-première du chef-d’œuvre d’Abel Gance tout récemment restauré : « J’accuse » où l’on voit une scène où les soldats se relèvent pour demander s’ils sont au moins morts pour quelque chose et qui sera présenté à la Salle Pleyel à Paris le 11 novembre 2014 pour les 100 ans de la première guerre mondiale. L’exposition présente dans la dernière salle des œuvres allégoriques de Kubin, Nussbaum, Schlichter et Toorop ainsi que des objets fabriqués par des soldats anonymes pendant la Grande Guerre.

Enfin, mention spéciale et coup de cœur pour l’extraordinaire grand tableau rouge de Yan Pei-Ming (2008) »Exécution, après Goya », qui revoit le célèbre tableau de Francisco de Goya, « Tres de mayo », à la lumière de son vécu de jeune Chinois marqué comme tous ceux de sa génération par les événements de la Place Tian’anmen au printemps 1989.
Une dernière « anecdote » : Hitler, artiste raté, recalé à l’école d’art où il postulait pour « incapacité à représenter un visage humain »! Et Laurence Bertrand Dorléac d’ajouter : « Il ne faut jamais refuser un postulant à l’art ! »

Une exposition extraordinaire tant par sa démarche que par son contenu, qui a le grand mérite de poser une question essentielle : l’art n’est-il pas la seule façon de ne pas désespérer complètement de l’humanité, la seule chose que l’on puisse opposer à la barbarie humaine, une sorte de catharsis ? On sort émus, bouleversés.

Les désastres de la guerre. 1800-2014
Musée du Louvre-Lens
Du mercredi au lundi de 10h à 18h
Nocturne jusqu’à 22h les vendredis 5/09 et 3/10
Jusqu’au 6 octobre
www.louvre-lens.fr

 

© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

 

© Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © The Henry Moore Foundation. All rights reserved, DACS/ADAGP, Paris, 2014,
© Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © The Henry Moore Foundation. All rights reserved, DACS/ADAGP, Paris, 2014,

 

 

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