On sait que les artistes ont tendance à s’emparer d’objets les plus divers pour les utiliser, les instrumentaliser, en tirer la substantifique moelle, le sens, l’essence ou tout simplement le matériau qui les composent, pour les transformer en oeuvre. Sans complexe, ils détournent affiches, livres, cartons, caisses, etc…

L’exposition  “Archives/Déplier l’histoire” présente avec brio des artistes qui se sont emparés de l’archive. Utilisant des éléments d’archive, ils les malaxent pour en faire sortir un sens nouveau. Utilisant les techniques d’archivation, ils mettent par ce biais en valeur des éléments trouvés. Ou encore, ils recueillent, réparent et se réapproprient des oeuvres anciennes (issues des archives, donc).

 

Dans un contexte où les grands récits historiques et l’information sont de plus en plus sujet à caution (On pense aux images de CNN déformées pour faire paraître un flux de migrants plus important, on pense aux photos de la guerre d’Espagne que Robert Capa a mises en scène), cette manipulation de documents d’archives par les artistes est extrêmement bienvenue. Car, utilisant jusqu’à la satyre ou jusquà l’absurde les éléments qu’ils ont en main, ils donnent à voir que nous devons changer notre regard sur les millions d’images qui percutent notre oeil via la télévision, internet, en un flux sans début et sans fin, provoquant une indigestion qui semble ne jamais finir.

Par ce jeu de l’archivage et du dés-archivage, par le détournement de cette technique de conservation de données, les 11 artistes exposants révèlent, en plus de leur travail, souvent émouvant, la part d’ombre de notre monde ultra médiatisé. Certains utilisent l’archive pour questionner les notions d’authenticité et d’objectivité, d’autres pour analyser la mémoire et l’oubli. Ainsi, des moments passé sous silence de l’Histoire coloniale, des guerres civiles….

André Adeline a recueilli une vieille photo trouvée sur une poubelle. Ce portrait déchiré de grand bourgeois du 19è s. a été suturé délicatement au fil rouge. Cette oeuvre est l’image emblématique de l’exposition.

Mathieu Kleyebe Abonnenc reprend les archives de son grand-père (livres, planches illustrées…) , scientifique en Guyane française et qui donna son nom (et donc, celui de l’artiste) à un insecte responsable de la transmission de la maladie.

On se penche sur la retranscription d’une conversation téléphonique (sans doute truffée de codes) entre deux hommes employés par les services secrets lituaniens. Sa banalité presque absurde en fait une pièce sonore plutôt poétique. (Gintaras Didziapetris).

 

La “Belgian Journey” de Wil Mathijs est une vidéo troublante construite à partir de films 8 mm que son grand-père a tournés dans le Congo colonisé. Colons et Congolais y sont présentés de manière caricaturales mais il aura fallu deux générations pour que cela soit rendu visible.

Avec “Amnesialand”, Stefanos Tsivopoulos présente en deux moments, la ville de Murcie, dans le sud de l’Espagne, qui connut son heure de gloire au début du 20è s. avec ses richesses minières et qui aujourd’hui est devenu une région abandonnée, polluée. Le deuxième moment de l’oeuvre présente un docu-fiction bouleversant prétextant l’amnésie de l’ensemble de la population sur les raisons de sa déchéance.

Dépliant l’Histoire comme une grande nappe amidonnée qui aurait passé des décennies au fond d’une armoire, l’ouvrant les yeux émerveillés, les artistes d’aujourd’hui y voient leur histoire, la marque du temps, ainsi que les traces de poussière dans chaque pli. Réinvestissant cette Histoire, ils la rendent visible. C’est touchant, profond, et troublant. A voir.

Archives/Déplier l’histoire
L’iselp
31 bd de Waterloo
1000 Bruxelles
Du lundi au samedi de 11h à 18h30
Jusqu’au 28 juin
www.iselp.be

(c) Stefanos Tsivopoulos, Amnesialand, 2010

(c) Stefanos Tsivopoulos, Amnesialand, 2010

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