Une très actuelle invitation à l’intériorité

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Pour la première fois, exactement 350 ans après sa mort, le peintre espagnol Francisco de Zurbarán est exposé en Belgique. Ce sont 50 toiles issues des plus prestigieux musées qui sont exposées, dont quatre œuvres récemment découvertes. L’exposition suit un parcours chronologique et thématique et passe en revue les principales phases de la carrière du peintre.

Francisco di Zurbarán (1598-1664) a décrit d’une manière unique l’esprit de la société espagnole de la première moitié du 16è siècle, sa culture de la symbolique visuelle, sa profonde religiosité et le rôle de la peinture comme moyen de transcender le réel pour devenir un lieu de connaissance, de reconnaissance et d’émotion, même s’il n’a pas bénéficié de la fortune artistique d’autres peintres baroques espagnols comme Velasquez ou Murillo.

La peinture de sujets religieux au 16ème siècle était un outil pour donner à voir les épisodes instructifs de la Bible aux croyants illettrés et leur style se devait d’être direct, simple et clair. Zurbarán a suivi les souhaits de ses commanditaires religieux mais son langage stylistique est unique. Il mêle naturalisme, sensibilité et poésie.

Ses toiles surprennent par leur grande modernité de traitement : simplification des formes, diminution des détails, arrière-fonds unis, un éclairage qu’on qualifierait aujourd’hui de cinématographique. Le contraste entre ombre et lumière est fort, – propre  à la lumière du soleil à son zénith dans le sud de l’Espagne, accentue l’effet dramatique et la concentration du regard sur les éléments essentiels du tableau. Le traitement de la perspective l’est aussi : Zurbarán  ne cherche pas à représenter l’espace, il le dit avec quelques éléments, sans le rendre central dans la composition. Mais encore, les personnages n’hésitent pas à échanger un regard noir avec le spectateur, plaçant celui-ci dans une position de participant à la scène qui se dévoile. Ne cherchez pas de double lecture, il n’y a pas d’énigme. La seule énigme du spectateur d’aujourd’hui pourrait être sa méconnaissance des sujets religieux.

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Ainsi, pour la « Vision de Saint Pierre Nolasco », outre le sujet religieux, c’est à une intériorité renouvelée que notre œil d’aujourd’hui est invité. La posture de recueillement de Saint-Pierre et le geste de bénédiction de l’ange y pourvoient. Les drapés aux couleurs surannées sur l’arrière-fond presque noir nous plonge dans cette invitation à entrer en médiation.

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La Vierge enfant endormie, avec sa carnation si pâle et ses joues rondes et rouges déploie une sentimentalité pleine de poésie, une émotion d’instant volé. S’y donne aussi à voir le goût de Zurbarán pour les natures mortes, avec ce délicieux bol garni de quelques fleurs. D’autres natures morts sont à découvrir, incrustées dans de grandes compositions (dont un sublime plat de poires), mais aussi telles qu’en elles-mêmes dans toiles du fils de Francisco di Zurbarán, Juan. On pointe un alignement de vases en faïence ou argent que Morandi n’aurait pas désavoué !

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Le contexte historique

Certains auteurs font débuter le Siècle d’or de la peinture espagnole avec le règne des rois catholiques (Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon), unificateurs des royaumes qui composaient la péninsule ibérique – avec l’avènement d’une période de paix et d’une floraison culturelle qui ont influencé le reste de l’Europe. Les règnes de Charles Quint et de Philippe II consolident les échanges artistiques et culturels, dans le contexte économique favorable né de la découverte de l’Amérique. Au début du 17ème, Séville est la douane de l’Amérique et le passage obligé de toute transaction économique. Elle attire les artistes de toute l’Europe qui cherchent les commandes des riches marchands ou des nobles enrichis. A Madrid, la monarchie espagnole est l’axe politique de L’Europe occidentale. Le concile de Trente, à travers le Décret sur l’invocation, la vénération et les reliques des saints, et sur les saintes images, de 1563, va jouer un rôle fondateur dans l’élaboration des principes artistiques du baroque espagnol, tout particulièrement dans la peinture de Zurbarán. Le concile a ainsi mené une réflexion sur l’utilité de l’art, qui devait servir de trait d’union et de véhicule de communication entre Dieu et l’homme à travers les images.

Dès le début de sa carrière, le peintre reçoit d’importantes commandes d’ordres religieux sévillans, dont 22 peintures sur la vie de Saint Dominique. Visions, extases, passion et autres sentiments religieux baignent ses toiles. En 1600, il y avait trente-sept couvents à Séville. Dans les vingt-cinq années qui ont suivi, quinze nouvelles maisons ont été fondées. Les couvents sont de grands mécènes, très exigeants quant à la composition et à la qualité des œuvres. Ainsi, par contrat, Zurbarán accepte que des tableaux lui soient retournés s’ils ne donnent pas satisfaction.

Les religieux et religieuses étaient très sensibles à la dimension esthétique des représentations, et ils pensaient que la beauté était plus stimulante pour l’élévation de l’âme que la médiocrité. Ces abbés et abbesses étaient le plus souvent des personnes cultivées, érudites, raffinées, aux jugements de goût très sûrs.

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Depuis 1636 au moins, Zurbarán passait des contrats avec l’Amérique du Sud. En 1647, un couvent péruvien lui commande trente-huit peintures, dont 24 Vierges grandeur nature. Sur le marché américain, il met également en vente des tableaux profanes, ce qui compense la raréfaction de la clientèle andalouse. Zurbarán pouvait se permettre d’entretenir un atelier très important avec des apprentis et des assistants.

Saint Casilda fait partie d’une série de portraits en pied que Zurbarán réalise pour le marché des colonies. La richesse des étoffes, l’éclat des fils d’or, le regard noir qui vous transperce, les cheveux sombres en aplat, le fond sans ombre portée font de cette toile une représentation d’une grande modernité. Une fameuse découverte.

Zurbarán

Maître de l’Age d’or espagnol

Bozar

Jusqu’au 25 mai

www.bozar.be

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