Vive, la nature morte !

Quel drôle de dénomination que celle de “Nature morte” pour désigner cette tradition déjà ancienne de représenter en peinture des objets, vases, coupes, fruits, fleurs, volailles, poissons, fromages…. Le terme anglais de “Still life” semble plus adapté. On peut le traduire littéralement en “La vie, toujours”. Car tout ce qui se mange, se croque, se boit, se mâchonne s’y trouve représenté, posé sur des nappes savamment froissées, dans des coupes choisies avec soin, en une composition étudiée, instantané de l’environnement quotidien de l’artiste. Au travers de ces “Natures pleines de vie”, se donne à voir le savoir-faire du peintre, dans la diversité du rendu des matières (peau des fruits, velouté des pétales des fleurs, feuillages, vernis d’une cruche en faïence…). Mais aussi son regard sur son quotidien et comment il en fait une composition intéressante, voire pleine de sens ou “tordue” pour en tirer une substance qui provoque le questionnement.

Ainsi, la galerie Group 2 rassemble les natures mortes d’artistes issus du mouvement de la « Jeune Peinture Belge”. Van Lint, Quinet, Milo, Bonnet, Busine, Van Damme, Schrobiltgen sont pour la plupart connus pour leur abstractionisme. Pourtant, comme pour se faire la main, tous ont abordé, dans leurs jeunes années, la nature morte.

photo4De Anne Bonnet (1908 – 1960), un délicieux panier ouvert sur quelques légumes du marché : le bleu des aubergines répond à la nappe qui sert de fond, les tiges d’oignons et les raisins verts sont eux cernés d’un large trait bleu. Zéphir Busine (1916 -1976) donne à voir, avec une Nature morte aux poissons de 1957, un sens aigu de la composition. Les poissons posés à plat et à l’horizontale fond comme une mer. L’unique citron jaune vif fait le contre-point de la bouteille de vin tressée de paille jaune. Une très graphique Cruche blanche de 1948 de Jean Milo (1906 – 1993) distille l’ambiance de son époque. Armand Permantier (1895 – 1960) utilise l’excuse de quelques bouteilles de verre de tailles différentes pour proposer une recherche sur la couleur et le reflet.images22

Group 2 Gallery
Bruxelles

Plus haut dans la même rue (Comme la vie est bien faite), jetez-vous sur les grands formats de Till Rabus (1975, Suisse), qui composent d’étranges natures mortes à partir de déchets organiques trouvés dans les poubelles de ses voisins. : barre chocolatée, sucrerie, glace fondue, poivron ouvert sur son ventre anthropomorphe… fleurs fanées, branches et gants de vaisselle en plastic rose composant un étrange bouquet… Jouet en plastic coloré mêlé à quelques racines terreuses. Dans ces représentations hyper réalistes, on sent le plaisir jouissif de la composition twistée, revue et corrigée ; tout autant que celui de rendre avec infiniment de finesse les matières, peaux, chairs, liquides… Ces compositions faites de morceaux  au bord de la désintégration sont des petits autels sarcastiques à la gloire de notre mode de vie : tout ce qui n’est pas mangé sera jeté…

Toujours chez Aeroplastics, une belle découverte que celle de Dennis Scholl (1980, Allemagne), dont les dessins à la mine de plomb déploient un univers onirique : des personnages perdus dans une nature, géante, habités de visions hallucinées, comme d’étranges rébus presque psychanalytiques. A croquer sans hésiter !

Aeroplastics
Bruxelles

Paru en février 2013 dans L’Echo

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