Subtils vases

80_mg85944Dans le roman d’Orhan Pamuk, « Le musée de l’Innocence », le narrateur, Kemal, rassemble une impressionnante collection d’objets qui racontent son amour pour Fusan. Kemal a poursuivi cette femme de son amour durant des dizaines d’années. Le livre est structuré comme une visite guidée de la collection de Kemal. Ainsi, mégôts de cigarette, pinces à cheveux, foulards, etc… sont la chronologie de la vie de Fusan, morte au moment de la narration et de sa relation avec le narrateur. La fonction des objets que possède Kemal n’a plus d’importance. Ils sont maintenant devenu des symboles. Des preuves qui forcent le narrateur à révéler sa propre histoire et celle de son amour obsessionnel.

L’artiste américain Jeffrey Clancy est lui aussi un chasseur obsessionnel d’objets. Né en 1976, il est diplômé en forge  et orfèvrerie de la State University de San Diego. Jouant avec la possibilité des objets à transcender leur fonction, il les fait accéder à un statut au subtil pouvoir narratif, voire symbolique, mais sans aucune arrogance. Il suffit de voir l’incroyable pelle à tarte en argent gravé, exposé précédemment, dont le manche est constitué de jambes de Barbie.

Ici, Jeffrey Clancy s’est inspiré d’un manuel destinée aux artisans du métal, datant de 1983, et expliquant comment réaliser un vase ou un bol à partir d’une simple feuille de métal. Armé de ce livre (dont un fac-similé signé par l’artiste est disponible à la galerie), il a trouvé les artisans capables de réaliser ce tour de force, nécessitant plus de 24h de travail par pièce. Le résultat, c’est 30 vases ou coupes, à la patine noire et soyeuse, symétriques et froids, installés sur de fines étagères blanches, dans une succession, en effet, narrative… et d’une grande beauté. Présentés comme une collection, ils dégagent implicitement la voix de ce mystérieux savoir-faire, le temps passés à les façonner, en même temps qu’ils accrochent notre regard par la simplicité et la quotidienneté de leur forme. Dépassant l’aridité conceptuelle de départ, bien réelle, la beauté formelle de ces vases et leur simple alignement sur leuss étagères blanches servent à dire une grâce intrigante. La technique de leur fabrication, presque perdue, et le savoir-faire nécessaire à leur conception deviennent  les métaphores d’un monde perdu et à retrouver.

Les feuilles de métal doivent, au préalable, être coupées en formes précises. Jeffrey Clancy, digne héritier de Calder, utilise ces formes posées sur le papier et passées dans une presse de graveur, pour embosser de grandes feuilles de papier. Naissent des œuvres toutes blanches, d’aspect classique, sur lesquelles le grain du papier et les formes révélées par l’embossage jouent subtilement avec la lumière. Un magnifique travail sur papier, presque méditatif, d’inspiration constructiviste.

Making a Bowl
Jeffrey Clancy
Elisa Platteau & Cie Galerie
Bruxelles

Paru en 2012 dans L’Echo

A propos de l'auteur

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef et journaliste
"On écrit bien sur ce qu’on aime. J’aime admirer des œuvres. Chaque artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente et mon oeil s'exerce ... Plus je ressens l'art, plus je comprends l’humain."
Muriel de Crayencour est journaliste et plasticienne. Elle a rédigé des chroniques, critiques et reportages sur les arts visuels durant 5 ans dans L'Echo. Elle est journaliste culture pour M... Belgique Elle a créé le magazine Mu in the City en janvier 2014.

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