Le 6 décembre, on nous a vendu l’ouverture du Musée Fin-de-Siècle comme le truc le plus chouette de la décennie, « Bruxelles a enfin son musée d’Orsay  », titrait La Libre, « Un cadeau de Saint Nicolas », lance L’Echo en couverture. Une grandiloquence hors de propos, quand on creuse un peu.

Les Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBA) rassemblent le musée d’Art ancien, le musée Magritte, les musées Constantin Meunier et Wiertz et le défunt musée d’Art moderne. C’est BELSPO (la Politique Scientifique) qui chapeaute ces musées. Son directeur, Philippe Mettens, étiqueté PS, rend compte directement au ministre en charge, Philippe Courard, lui aussi PS.

A la direction des MRBA, Michel Draguet, nommé en 2005. Il est aussi directeur ad-interim des Musées Royaux d’Art et d’Histoire (MRAH), qui comprennent le Cinquantenaire, le Pavillon chinois, la Tour japonaise, la Porte de Hal et le musée des Instruments de Musique. Cette double casquette est le résultat d’un concours organisé en 2010 pour la direction des MRAH, gagné ex-aequo avec Constantin Chariot (étiqueté MR), à qui on doit le lancement du musée du Grand Curtius à Liège.  Les résultats du concours tombent juste avant les 541 jours sans gouvernement. Finalement, Magnette, alors en charge de la politique scientifique, choisit de maintenir en place Draguet, créant ainsi un intérim plutôt… long.

Une politique culturelle ?

C’est peu dire que les politiques se désintéressent de la chose culturelle à Bruxelles. Il suffit de voir l’état désastreux du Cinquantenaire, du musée d’Art ancien… Sur fond de désintérêt, BELSPO propose un système unifié en quatre pôles, pour réaliser des synergies et des économies. Ainsi, sous le pôle Art, on retrouverait l’IRPA (l’Institut Royal du Patrimoine Artistique), les MRBA et les MRAH. Dès le début, cette proposition de nouvelle organisation provoque de très nombreuses critiques. Elle n’a jamais été votée.

Mais elle sert tant les intérêts  expansionnistes de Michel Draguet, que celui-ci, avec la complicité de Philippe Mettens, s’est attelé tout seul et sans complexe à la vaste tâche de tout chapeauter. Ainsi, dès février 2011, il ferme sans concertation le musée d’Art moderne, ouvert en 1984 par l’ancien directeur Philippe Roberts-Jones et présenté 25 ans après comme obsolète. Cette fermeture provoque de nombreuses critiques et la création de l’asbl Musée sans Musée. Les œuvres modernes ne sont plus visibles. Draguet rétorque qu’il n’y a pas d’Art moderne en Belgique, information argumentée par le fait que les artistes belges font carrière en France ou aux Pays-Bas. Or cette internationalité est une des caractéristiques de cette modernité.

Une collection

Dès 2005, dans les coulisses culturelles, on entend parler d’une collection Art nouveau rassemblée par un couple de collectionneurs, les Gillion-Crowet. Cette période “Fin de Siècle” est la spécialité de l’historien de l’art Michel Draguet. Il en fait le sujet de sa thèse. Devenu ami avec les Gillion-Crowet, il rédige le catalogue raisonné de leur collection. Au décès de son père, Roland Gillion-Crowet, pressé par Draguet, choisit de payer les 21 millions d’euros de succession via la dation de sa collection. La Libre, à l’époque, présente cette dation comme « Un très gros effort financier pour la Région, mais justifié par la qualité exceptionnelle des objets et des tableaux ». Nulle part on ne lit que l’expertise chez Christie’s a été faite par… Draguet. Et personne ne juge bon de demander une expertise contradictoire, celle-ci, estimant la collection à 29 millions d’euros, arrangeant toutes les parties !

Autre chose : cette dation serait assortie d’une obligation (non écrite) d’exposition de la collection avant fin 2013. Etrange, quand on sait l’état du musée, les salles fermées à cause de la vétusté des installations. Ainsi, c’est moins d’un tiers des collections d’art ancien qui sont visibles, les extensions bordant un des côtés de la place du musée, datant de 1974, sont fermées depuis plus de 10 ans…  La liste des urgences pour rendre au public son musée est déjà longue ; il faut être inconscient pour accepter les conditions d’exposition de cette dation.

Un conte sordide

Nommons aussi la Régie des Bâtiments, qui a abandonné les extensions casco, après désamiantage, sans projet de finalisation des travaux. Une Régie des Bâtiments délétère, des politiciens indifférents, une baisse des budgets continue sont les éléments déclencheurs du conte qu’on nous sert aujourd’hui. Ajoutez-y un historien de l’art, Draguet, décrit comme autocrate, autoritaire, mégalomane, manipulateur et mauvais gestionnaire par ses collègues. Mettez-le à la tête de sept musées et faites-lui miroiter l’idée des pôles, dont le fameux pôle « Art », qui lui assurerait gloire et toute-puissance.

De quoi se faire retourner dans sa tombe Georges Henri Rivière, théoricien de la muséologie moderne, qui conçoit le musée comme un lieu accessible, à vocations didactique et de conservation. Cette double mission est mise à mal ces dernières années dans tous les musées européens, soumis à des pressions politiques et sommés de s’autofinancer. On voit l’émergence du musée événement, comme l’emblématique musée de Bilbao, ou, depuis 2009, le Magritte, créé pour attirer les touristes du monde entier.

Depuis 2005, Draguet ne s’est pas préoccupé des salles fermées, de celles traversées par des pigeons. Il ne s’est pas intéressé aux réserves, à la numérisation (le grand défi du XXIe s.), au référencement des œuvres. En 2008, à cause d’un problème au système de climatisation, plus de 800 œuvres des réserves des MRBA ont été endommagées. La faute, dit-on, à la société externe en charge du maintien des réserves. Au Cinquantenaire, la situation des réserves est tellement floue qu’on n’a pas été capable de dater le vol de deux pièces retrouvées en salle de ventes. Au Cinquantenaire, toujours, Draguet met au placard un des grands conservateurs, pour avoir libre accès à ces réserves.

Fermant le musée d’Art Moderne en 2011, Draguet galope, il veut ouvrir le Fin-de-Siècle, pour exposer la collection de ses amis Gillion-Crowet. Pourquoi eux ? Pourquoi pas les œuvres données par le couple Goldschmidt ? Pourquoi ne pas s’attaquer aux bâtiments et collections existants ? Parce que son dada, c’est l’Art nouveau. Fort du « succès » du musée Magritte, il fonce, sans accord politique, sans concertation citoyenne. Comme les conservateurs grognent de plus en plus, il rédige, début 2012, une note de service enjoignant l’ensemble du personnel des MRBA à ne pas parler aux médias.

Un nouveau musée ?

Le « Fin-de-Siècle » n’est pas un nouveau musée, c’est la réouverture, après massacre de la belle architecture de Bastin et la quasi suppression du puits de lumière, de trois niveaux existants, partie intégrante du musée. Le terme « redéploiement », répété par Draguet et sa clique est un masque qui dissimule les faits. Cette « section » présente aujourd’hui les œuvres d’art et d’arts décoratifs de la fin du  XIXe s. Présenté comme un miracle économique et culturel à son ouverture (événement boudé par la plupart des conservateurs, qui désiraient montrer leur désaccord), il déploie un parcours narratif non chronologique sur le ton d’une exposition temporaire. La scénographie est maison, tandis que celle réservée à la collection Gillion-Crowet, au  niveau – 8, a été financée par le couple de collectionneurs. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

L’accrochage est triste, sans surprise. Il semble poussiéreux. Manque de lumière, cartels illisibles. On s’extasiera sur les œuvres qu’on peut enfin revoir : Stevens, Ensor, Khnopff, Evenepeol…. illustrant cet instant de la fracture à la fin du XIXe. Bruxelles est alors classée deuxième puissance industrielle mondiale, on trace de nouvelles rues, la bourgeoise passe commande aux architectes, aux artistes, aux artisans.  Les créatifs ont du travail.

A l’entrée, derrière des paravents, les restes de la somptueuse exposition L’Héritage de Rogier Van der Weyden,  résultat de quatre ans de recherche par deux historiennes de l’art, fermée définitivement un mois après son ouverture. La raison ? Des infiltrations d’eau. Celles-ci sont provoquées par le forage de trous pour fixer une bâche sur le puits de lumière. Il s’agit en fait d’un grave souci de gestion de chantier. Car on ne fore pas des trous au-dessus d’œuvres inestimables provenant du monde entier. En 2012, ces mêmes forages avaient été interrompus lors de l’exposition Jordaens, au motif de vibrations.

Mais le musée Fin-de-Siècle en perspective a fait perdre toute prudence à la direction. L’ARAU, l’Atelier de recherches et d’Actions Urbaines, a publié un long communiqué critiquant l’absence de permis pour le placement de cette bâche. A son habitude, Draguet renvoie la responsabilité de cette énième catastrophe à la société intervenante.

Des visiteurs pour Magritte ?

Le Fin-de-Siècle aurait été financé par le succès du musée Magritte. Quand on consulte les chiffres de fréquentation des MRBA de 1997 à aujourd’hui, on constate une légère et graduelle augmentation des visites jusqu’en 2013, avec une pointe en 1998 lors de l’exposition Magritte, qui fit venir plus de 300.000 visiteurs en trois mois. Quand on compare ces chiffres avec ceux présentés comme étant les entrées réalisées par le Musée Magritte, il y a peu de différence. Il s’agit juste d’une distribution différente des visites (sauf en 2009, année de son ouverture). De plus, depuis 2008, les rapports annuels des MRBA ne sont plus accessibles au public. Ou comment faire dire ce qu’on veut aux chiffres.

« Le musée est un spectacle », dit Draguet. C’est faux ! Le musée est une racine, un lieu où les citoyens se confrontent avec leur culture, leur passé, rêvent leur futur. Qu’ont ils à faire d’un tunnel pour rejoindre le MIM qui, selon Draguet, devrait accueillir l’Art nouveau? On installerait un musée d’art Moderne au Dexia Art Center, en attendant un hypothétique grand geste politique et architectural : un nouveau bâtiment. Une valse des œuvres, un redéploiement qui s’apparente à une mystification. Le projet de près de 10 musées (voir le site de BELSPO) thématiques se ferait avec quel argent ? Pourquoi ne pas finir de rénover les extensions, restaurer les salles fermées, inventorier les réserves ?

Le conte est devenu tellement amer qu’on craint le pire lors des élections. La disparition programmée des musées, un drame en soi, s’accompagnera peut-être d’un putsch linguistique, si les Flamands décident que les francophones font vraiment n’importe quoi. La presse flamande est déjà extrêmement critique.

Cet article est paru en janvier 2014 dans le Marianne Belgique (aujourd’hui M… Belgique)

http://fr.scribd.com/doc/112064839/Untitled

http://www.reseaudesartsabruxelles.be/fr/actualites/musee-focus-sur-la-problematique-des-musees-royaux-des-beaux-arts-de-belgique

http://www.latribunedelart.com/musee-fin-de-siecle-une-section-reussie-dans-un-musee-en-desherence

http://www.latribunedelart.com/la-semaine-de-l-art-no-4-30-1-2014-invite-nicolas-lesur

http://gerarddewallens.blogspot.fr/2013/11/on-acheve-bien-les-musees-la-triste-fin.html

http://www.arau.org/fr/urban/landing/1/155

http://museesansmusee.wordpress.com/

7 Réponses

  1. Jean-Pierre

    Excellente analyse, hélas ! On a peur de ce que l’avenir réservera !
    J’ai publié un lien vers cette page sur ma page Fb. Vous pouvez m’en demander l’adresse par message privé.

    Répondre
  2. Muriel de Crayencour

    Un droit de réponse de M. Draguet a été publié la semaine suivante dans Marianne.Bien que long d’une page, il ne porte en fait que sur 2 points:

    -L’obligation d’exposition de la dation qui lierait personnellement Michel Draguet aux Gillion-Crowet. Ce n’est nullement ce que j’ai écrit.

    – Le nom de l’expert chez Christie’s. Je me suis en effet trompée sur ce point.

    Ce droit de réponse est formidable puisqu’aucun autre élément de l’article n’est mis en cause.

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  3. Muriel de Crayencour

    Voici le droit de réponse complet de M. Draguet:
    DROIT DE RÉPONSE

    Je n’ai pas pour habitude de répondre aux articles qui s’en prennent à la politique que

    je mène à la tête des musées royaux. Ni pour en corriger les faits erronés ; ni pour en

    discuter les opinions que, par ailleurs, je respecte. Si je réagis aujourd’hui c’est parce

    que l’article publié par Marianne met en cause mon intégrité. Et ce, sur un point précis,

    l’entrée de la collection Gillion Crowet dans le domaine publique par une dation réalisée

    au bénéfice de la Région bruxelloise. On utilise en effet un lien personnel pour laisser

    penser que mon action relèverait du conflit d’intérêt. Au point de mettre en péril le

    musée pour répondre à « une obligation (non écrite) » qui me lierait à la famille Gillion

    Crowet. L’accusation me semble suffisamment grave pour que j’y revienne. D’autant

    que la suspicion repose sur deux informations fausses que je souhaite rectifier. On lit

    ainsi dans l’article que « l’expertise [de] Christie’s a été faite par Draguet » et qu’aucune

    contre-expertise contradictoire n’a été demandée.

    1° Toute œuvre ou collection soumise à dation est accompagnée d’une expertise

    provenant du propriétaire. Celle-ci est soumise à la commission de la dation qui charge

    un expert de même rang et de même niveau de pratiquer la contre-expertise. Dans

    le présent dossier, l’expert mandaté par Roland Gillion Crowet était Philippe Garner

    spécialiste international des arts décoratifs travaillant pour Christie’s. La contre-
    expertise sollicitée par la Commission de la dation a été effectuée par Sotheby’s. Afin de

    ne pas être soupçonné d’influer sur ce travail, j’ai pris mes congés à l’été 2006 durant la

    période où ces experts sont venus aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Je ne

    les ai jamais rencontrés et je ne leur ai jamais parlé. Sur base des deux expertises, ladite

    Commission a conservé comme valeur définitive le montant le plus bas donné pour

    chaque objet. Je n’ai donc aucunement pris part à ces travaux, même si j’ai milité pour

    l’entrée de cette importante collection dans le patrimoine belge.

    2° En ce qui concerne ma présumée expertise réalisée pour le compte Christie’s, celle-ci

    a été faite par Philippe Garner, expert international spécialisé dans les arts décoratifs au

    sein de cette célèbre maison de vente londonienne. Pour ma part, je n’ai jamais travaillé

    pour la maison Christie’s. Je n’ai d’ailleurs jamais réalisé aucune expertise. Ni comme

    professeur d’université ni comme directeur de musée. Ce propos est pure affabulation.

    Deux faits simples qu’il était aisé de vérifier. Pour l’un en interrogeant le Président de la

    Commission de la dation ou en lisant simplement la procédure telle qu’elle est publiée.

    Pour l’autre, en interrogeant Christie’s et Sotheby’s qui ont géré l’intégralité du volet

    expertise de ce dossier.

    M. Draguet

    Répondre
    • SPROCKEELS, Pierre Marie

      Le « domaine publique »…On est tombés bien bas. .On ne se relit pas? ou c’est encore pire…

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