C’est une artiste flamande qui prendra ses quartiers dès le mois de juin dans le pavillon belge, pour la Biennale de Venise. Berlinde De Bruyckere a été sélectionnée par le Ministère de la culture flamande. Déjà nominée 4 fois, cette artiste gantoise née en 1964 expose cette année. Dans deux ans, c’est la Fédération Wallonie-Bruxelles qui présentera un artiste.

Le pavillon belge fut le premier pavillon étranger construit dans les Giardini de Venise, en 1907. Il est la propriété de l’Etat belge. Les Communautés flamande et francophone en possède chacune une clé. Le pavillon est occupé le temps des 6 mois de la biennale et doit être rendu dans son état initial. Quand un artiste est sélectionné, c’est à lui de trouver l’organisation qui soutiendra structurellement, techniquement et financièrement son projet. Cela va du montage financier au soutien technique à la création, en passant par le transport, les assurances, le gardiennage sur place, la communication… « C’est un peu comme installer sa tente dans le désert », dit en souriant Philippe Van Cauteren, commissaire adjoint.

Berlinde De Bruyckere prépare une rétrospective au SMAK de Gand pour 2014. C’est donc logiquement qu’elle a demandé à ce musée de prendre en charge sa participation à la Biennale. Philippe Van Cauteren, conservateur du SMAK, est le commissaire-adjoint de l’exposition à Venise. Le commissaire principal en est J.M Coetzee, écrivain sud-africain installé en Australie.

En 2012, Berlinde De Bruyckere a participé avec lui à un numéro de la revue littéraire DWB. Cette collaboration étroite s’est poursuivie ici. Au travers d’une correspondance intense, la plasticienne et l’écrivain ont creusé le projet de l’immense sculpture qui occupe le pavillon. « J’ai été tellement touché par les textes de Coetzee, que je lis depuis plus de 30 ans, explique De Bruyckere, que, sans l’avoir jamais rencontré, je le ressens comme une âme sœur. Il m’a soufflé à l’oreille des mots et des images qui m’ont soutenue durant la genèse du projet. » Les deux artistes se rencontreront pour la première fois cet été à Venise !

« Normalement on choisit un commissaire issu du champ des arts visuels, explique Philippe Van Cauteren. Ici, il s’agit donc d’une exception, d’une surprise, mais qui a un sens.  C’est vraiment une redéfinition de la position du commissaire, qui accompagne le processus de création. Moi-même, j’ai eu la chance de passer dans l’atelier de Berlinde presque tous les jours depuis 9 mois… 9 mois c’est très court, il s’agit d’un fameux défi technique ! »

« Pour financer le projet, continue Van Cauteren, la Communauté Flamande donne un tiers du budget total (600.000€). Nous avons aussi le support de la ville de Gand, de la Loterie Nationale, des deux galeries qui représentent Berlinde : Continua à San Gimignano et Hauser & Wirth à Zurich, ainsi que celui du SMAK et de quelques partenaires privés. »

A partir de septembre 2012, moment de sa sélection, l’artiste a travaillé avec 10 assistants. Au départ d’un immense arbre mort trouvé dans un champ en France, rapporté en Belgique, moulé et reproduit en cire, « Kreupelhout » compose, avec ses branches, ses « bandages » de draps et de couvertures, sa texture matte et translucide en cire colorée, un labyrinthe de volumes enchâssés les uns aux autres. Toujours très inspirée par l’histoire de l’art, et particulièrement la peinture flamande des 14è et 15è siècles («mes racines », dit-elle), l’artiste intègre ici l’histoire de Venise et celle de saint Sébastien – protecteur de la ville contre les épidémies de peste noire, qu’on retrouve représenté de nombreuses fois dans Venise.

« C’est fascinant de voir que ce saint transpercé de flèches n’exprime jamais sa douleur, explique l’artiste. Il est toujours en état d’extase. J’aime cette idée qu’il faut se détacher de la douleur, des blessures, qui sont de toute façon toujours présentes dans la vie. »

Ses sculptures en cire, incorporent à chaque fois des matériaux anciens : textile, bois, niches ou petits bancs en bois, qui, étant usés, possèdent comme une peau, dit l’artiste. En 2011, on avait pu voir quelques pièces installées au cœur de l’exposition « Maîtres flamands et vénitiens » à Bozar, dialoguant étrangement et justement avec la peinture ancienne. Sa manière de morceler les corps, de les tordre, de les torturer pour en presser la moindre goutte de douleur crue n’est pas sans rappeler non plus les toiles de Francis Bacon. A Venise, Berlinde De Bruyckere présente une sculpture monumentale unique, installée au centre du pavillon.

« J’ai utilisé le pavillon comme le socle ou l’écorce de ma sculpture. », raconte-t elle. « Pour cela, on a modifié la structure des murs intérieurs, en y collant un tissu, recouvert ensuite de chaux et de plusieurs couches de peinture noire, pour obtenir une texture complexe et riche. Le puits de lumière a été masqué par des draps anciens, pour tamiser la lumière. Le visiteur qui entre ici doit d’abord s’habituer à l’obscurité avant de voir quelque chose.

J’aime les arbres. Je vois un rapport entre saint Sébastien d’habitude représenté contre un arbre et ce grand arbre mort. C’est comme s’il s’agissait d’une métamorphose. Saint Sébastien se trouve à l’intérieur de l’arbre. J’aime ce mouvement de transformation de l’extérieur vers l’intérieur et cette alchimie des matériaux. La matière du bois, là où il n’y a plus d’écorce, est comme une peau.

Ce qui m’inspire dans l’œuvre de Coetzee et principalement dans son texte « La vieille femme et les chats », c’est que souvent on parle de plein de choses mais qu’il n’y a au fond pas de mots pour dire les choses essentielles : la mort, la douleur, la solitude… Dans mon travail aussi, j’essaie d’exprimer ce qui est indicible, par les émotions, le ressenti. Les visiteurs qui entreront dans le pavillon seront, je l’espère, submergés d’émotions diverses. Je repars à Venise demain et je vais passer un peu de temps, seule, avec l’œuvre. C’est important. Je voudrais vérifier que tout est en place, que les émotions que je veux transmettre sont bien là. Il y a beaucoup de couches de cire dans mon travail, mais aussi beaucoup de couches de compréhension. C’est une œuvre qui parle de la solitude. Et la solitude est une expérience intime. »

Philippe Van Cauteren explique encore : « Je crois que les visiteurs qui entreront dans le pavillon auront une expérience d’aliénation du temps et de l’espace. En passant de la lumière vive d’un été italien à l’ombre et à l’espace clos. Au contact de l’œuvre de Berlinde De Bruyckere, il s’agit de vivre une expérience physique et un dialogue profond avec son œuvre.

www.labiennale.org

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