Papiers, ciseaux

url-32Papiers de couleur, papier kraft, papier carbone, papier émeri, papier goudronné, papier imprimé, papier Annonay, papier de paquet de cigarettes, de magazine, carton ondulé, tickets de concert… Les découpages-collages-assemblages expérimentaux de Magnelli sont une invitation à la danse des formes et à la musique de leurs associations. Dans les tons sourds des papiers – joliment jaunis par le temps – se donne à voir un pan graphique, constructiviste, parfois presque surréaliste et ludique de  l’œuvre de l’artiste.

De 1935 à 1965, Alberto Magnelli réalise un ensemble de collages à voir aujourd’hui à la Galerie Patrick Derom, qui a déjà organisé une exposition rétrospective de cet artiste, il y a deux ans. L’inspiration de cet italien autodidacte, né en 1888 – qui se définit lui-même comme un peintre florentin – s’enracine dans l’histoire de sa ville, avec les maîtres du Trecento et du Quattrocento, pour leur sens de la couleur et de la composition. Lors d’un voyage à Paris en 1914, Magnelli rencontre Apollinaire, Picasso, Juan Gris, Max Jacob et Matisse, puis, plus tard, Arp et Sonia Delaunay. La confrontation avec les œuvres de l’Avant-garde européenne donne un nouveau souffle à sa peinture figurative. Le cubisme et le futurisme le conduit sur le chemin de l’abstraction. La brusque irruption de la technique du collage dans son œuvre dès 1935 découle de ses recherches sur les nouvelles matières : matières, supports et textures inédits. En 1947, il expose pour la première fois en solo, à la galerie René Drouin, à Paris.

Pas de valeur narrative ou sentimentale dans ses collages. Pas de volonté de description, non plus. L’abstraction dans l’œuvre de l’artiste exprime toute sa singularité avec les collages. Le seul but de ces assemblages de matières différentes est de sonder leurs résonnances mutuelles. Leur juxtaposition entraîne l’œil dans un parcours qui l’étonne. Cela devient poétique, cette claire volonté d’absence de messages. C’est architecturé, plastique. La poésie naît aussi du rapport à l’objet du quotidien : papier d’emballage, papier imprimé. Avec les collages, la matière résiste à la volonté du peintre. Elle est opaque, elle masque, elle se superpose jusqu’à créer des épaisseurs. C’est peut-être parce que, isolé dans le sud de la France occupée, Magnelli dût presque totalement cesser de peindre. Cette période, vouée aux simples moyens, en devient, dans sa carrière, l’une des plus riches en expérimentation.

Dans une œuvre de 1951, le papier Annonay – papier utilisé en reliure pour les pages de garde – de déploie en une silhouette dansante, brillante. Dans une œuvre de 1965, des billets de concert de Ella Fidgerall associés à d’autres papier sont comme un rythme et un instant de vie, tranquille et joyeux. A voir aussi, une petite série de collages sur papier à musique, très gracieux et des lithos issues des collages, dont la matière des aplats d’encre fait honneur aux papiers qui l’ont fait naître.

Collages
Magnelli
Patrick Derom Gallery
Bruxelles

Paru en 2011 dans L’Echo

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