Figure emblématique de la scène contemporaine, artiste phare en voie de pérennisation ou roi du kitsch? Qui est Jeff Koons?

Businessman ou artiste éclairé qui a réussi? Sincère, cohérent ou prince de l’argumentaire qui fait vendre? Faut-il aimer Jeff Koons ou pas? Eléments (chiffrés) de réponse à l’occasion de l’ouverture de son solo show chez Almine Rech. L’artiste américain, né en 1955, actif depuis plus de trente ans, est connu pour ses reproductions à grande échelle d’objets banals du quotidien, qu’il érige en divinités de notre monde consumériste…

20 ans

C’est la première fois en 20 ans que Jeff Koons expose en Belgique. Son show, qui s’est ouvert samedi passé, présente 17 pièces dont de nombreuses sculptures monumentales. La plupart des oeuvres arrivent de Frankfort, où l’artiste a eu une exposition remarquée, au milieu des sculptures médiévales, des sarcophages égyptiens et des bois polychromés médiévaux de la Leibeighaus. Sans compter ce qu’on doit bien appeler une rétrospective, qui s’est achevée en septembre à la Fondation Beyeler, à Bâle. Une année chargée.

Vingt, c’est aussi le nombre approximatif de collectionneurs triés sur le volet qui ont eu droit à une visite en « preview » de l’exposition – dans l’esprit du lever du Roi-Soleil, juste avant l’armada de journalistes. Béats d’admiration, ils ont écouté religieusement, la bouche ouverte, les explications de l’artiste qui passait en revue chacune de ses oeuvres et leur servait un discours cohérent, mais extrêmement verrouillé… Très chic dans un costume sombre, la voix douce et suave, Jeff Koons a parlé strictement de sa démarche artistique, ce dont on ne pourra se plaindre: « L’art permet à chacun de se transcender, de s’accepter soi-même intimement. C’est la voie pour arriver à se faire confiance, se réaliser, devenir ce qu’on a à devenir. Pour ensuite accepter les autres dans leurs réalités. Les objets usuels que j’utilise comme base de mes oeuvres sont ceux que tout le monde connaît. Ils sont les symboles de cette acceptation de tout un chacun. »

140

C’est le nombre de personnes qui travaillent pour Jeff Koons, dans son atelier immaculé de New York, en différents pôles allant des infographistes aux ingénieurs, en passant par les mélangeurs de couleurs, jusqu’aux peintres, mouleurs et fondeurs. Sans oublier les personnes qui travaillent à l’administration et au « front office ». Une très belle PME, en fait.

8 ans, 5 exemplaires

Pour une pièce comme « Secret Heart », un immense coeur qui semble emballé dans un léger papier métallique, l’équipe a travaillé 8 ans à la mise point et 2 ans à sa fabrication finale. Réalisée en bronze et composée de trois éléments – un socle et le coeur, le noeud, le haut du « papier » -, elle a exigé une ingénierie complexe pour assurer sa stabilité. De nombreuses maquettes et un nombre incalculable d’essais ont été nécessaires pour obtenir cette surface réfléchissante comme un miroir. Le « Secret Heart (blue) » à voir ici est l’exemplaire de l’artiste. Depuis ses débuts, Jeff Koons travaille sous forme de séries et de multiples. Cette pièce de la série « Celebration » était disponible en 5 exemplaires, chacun d’une couleur différente. Elle est aujourd’hui épuisée.

2 ans

Pour ses toiles, Jeff Koons travaille d’abord par infographie, à partir d’images et de photos, récupérées dans l’espace public, dans un style défini comme « post-pop ». Ce collage est ensuite divisé en zones, suivant les couleurs. Après, il s’agit de créer la teinte de chaque zone, de la fabriquer, de la mettre en tube. C’est alors seulement qu’une toile sera peinte, dans un lent processus de deux années. Ainsi, pour « Antiquity (Farnese Bull) », l’aspect de la toile semble être une simple reproduction. Il faut s’approcher pour découvrir que, avec une minutie et une technique incroyable, les images sont peintes, sans trait de pinceau visible. C’est une mise en abyme vertigineuse de sculptures issues de la culture antique, redevenues des oeuvres d’art par l’impressionnante alchimie que leur fait subir Koons.

81,3 millions USD

C’est le total des résultats des ventes aux enchères d’oeuvres de Jeff Koons en 2008. Déjà, en 2007, « Hanging Heart (Magenta/Gold) » avait été vendu chez Sotheby’s New York pour 23,6 millions de dollars, devenant ainsi la pièce la plus chère d’un artiste vivant jamais vendue en salle de vente. L’acheteur, la galerie Gagosian de New York, avait déjà acheté, la veille, « Diamond (Blue) », pour 11.8 millions de dollars, chez Christie’s Londres, pour un même client, l’oligarque ukrainien Victor Pinchuk. En juillet 2008, c’est « Balloon Flower (Magenta) » qui fut vendu chez Christie’s Londres pour 25,8 millions de dollars. Après la crise financière, les prix chutèrent et, en 2009, les oeuvres chères de Koons perdirent 50% de leur valeur.

1 tonne

C’est le poids moyen de chaque sculpture monumentale présentée aujourd’hui à Bruxelles. Avec leur surface réfléchissante, comme cette très belle « Balloon Venus (Magenta) » – inspirée par une petite sculpture primitive de 11 cm de haut, la Venus de Willendorf -, elles ont un étrange pouvoir d’attraction, créant une fascination qui interpelle. Ou, avec leur surface parfaite, elles créent l’illusion d’être de légères silhouettes de jouets en plastique gonflables, pour les bronzes polychromes de la série « Inflatables ». Ainsi, ce « Hulk (friends) » portant sur ses épaules 6 petits personnages, semblant eux aussi en plastic gonflé. Réalisées en bronze, pour les pièces posées au sol, ou en aluminium, pour celles qui pendent du plafond, (« Lobster », « Dolphin Taz Trashcan »), elles ont été moulées sur des jouets gonflables pour la piscine. L’illusion est incroyable. Le dauphin semble composé d’une fine couche de plastique. On y voit les soi-disant soudures de la matière plastique, la pipette est d’une texture plus brillante, les poignées aussi… Un lent processus frisant l’absurde transforme les fragiles et éphémères objets – symboles de l’été, des vacances, de l’enfance,… que Koons trouve en Floride quand il rend visite à sa mère – en divinités kitch vendues à des prix astronomiques. Elles arrivent sur le lieu de leur exposition dans des boîtes qui s’ouvrent complètement, permettant une mise en place sans devoir toucher à leur surface étrangement parfaite.

De multiples références…

… que Koons se plaît à citer: Dali et son univers surréaliste, ainsi que sa fine moustache, que Koons porta à l’identique dans les années 80. Picasso, dans sa capacité à présenter des images frontales et à créer une forte interaction avec les spectateurs. Warhol, Sol LeWitt… Duchamp, bien sûr, avec ses ready-made. Les artistes modernistes qui pastichaient les anciens. Koons, post-moderniste, n’y a plus de tabous à briser. Alors, il « re-alchimise » tout, s’appropriant, sans aucune censure, les images des mass médias. Manet, dont le tableau « Olympia », qu’un de ses professeurs détaillait en établissant des liens avec la sociologie, la philosophie, l’histoire… et qui fit comprendre à l’artiste que l’art transcende toutes ces disciplines, rend le monde plus vaste, et aide à comprendre ce que c’est qu’être un humain. Courbet et son « Origine du monde », qu’on peut découvrir réinterprétée ici dans « Waterfall (Pink) », de la série « Dots »…

De multiples critiques

Jeff Koons est le cible de très nombreuses critiques, drainées par la puissance et le kitsch (assumé) des images qu’il manipule; le cynisme qu’on lui attribue et qu’il réfute; le fait qu’il ait travaillé comme trader au début de sa carrière (« un enchaînement de circonstances pour soutenir sa carrière d’artiste », justifie-t-il), son sens des affaires… et aussi, sans doute, par sa réussite financière. L’artiste s’en explique ainsi: « Je ne suis pas naïf. Je travaille, je produis, je coordonne. Je pense que si on fait du mieux qu’on peut, le succès vient forcément. A vrai dire, je suis moins intéressé par ma réussite financière que par le fait que les gens trouvent mon oeuvre utile, forte. »

Entre 2 et 6 millions USD

C’est la fourchette de prix des oeuvres présentées dans l’exposition. Notez que, en raison de la longueur du processus de fabrication, certaines ont été prêtées par des collectionneurs, mais peuvent être commandées. Il faut juste être patient. Et pour les petits joueurs qui tiennent absolument à avoir un Jeff Koons chez eux, il y a des porcelaines en édition de 3.000 exemplaires, comme « Puppy » ou « Split Rocker », à 8.500 euros/pièce.

Almine Rech Gallery
Bruxelles

Paru en 2012 dans L’Echo

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