Liège l’effervescente

1ernest_de_bavierecchateaux-augustusburg-falkenlust-bruehlErnest de Bavière, prince de Liège de 1581 à 1612 avait une réputation sulfureuse. Ordonné prêtre en 1577, il collectionne les maîtresses, se marie secrètement à l’une d’entre elles, légitime sa fille, pratique l’alchimie… Mais c’est aussi un brillant mathématicien, formé à Rome chez les Jésuites, passionné par l’astronomie, les arts, les lettres et les sciences appliquées de son temps. L’exposition à voir au Grand Curtius de Liège invite à redécouvrir ce prince Evêque qui ouvrit la bonne ville de Liège à la modernité.

Dans l’incroyable mosaïque européenne de l’époque, Ernest de Bavière occupe une place importante par sa naissance et les alliances de sa famille, pas sa haute culture et la richesse de ses possessions, mais aussi par son intelligence politique et diplomatique. Prince-Evêque de Liège, archevêque-électeur de Cologne, prince-abbé de Stavelot, evêque de Freising, Münster et Hildesheim, Ernest devient un des principaux personnages de l’Empire. A Liège et à Cologne, son élection résulte  d’une stratégie familiale de domination territoriale.

Marguerite Yourcenar a dit de Liège qu’elle était « une étape sur la route de l’esprit ». La petite principauté épiscopale, terre d’Empire aux marches de la romanité, est, pendant un millénaire, un espace d’échanges entre la France, l’Allemagne et les Pays Bas. La Sambre et la Meuse qui l’irriguent n’ont pas seulement acheminé des marchandises et des invasions, mais des hommes, des livres et des idées. Dès 972, Notger, riche et puissant évêque de Liège, se lance dans une politique de grands travaux. Il développe le tissu urbain de la ville, ses fortifications, le commerce et l’enseignement. Sous son règne, la ville de Liège est parfois appelée « l’Athènes du Nord ». Liège devient au Xème s. la capitale d’une puissante principauté épiscopale… Devenue ensuite un lieu de pélerinage, elle continue à se développer durant les siècles suivants.

Ernest, Prince-Evêque

C’est Ernest de Bavière qui fait entrer la ville dans une triple modernité : scientifique, technologique, économique. Il s’investit personnellement dans le développement économique et technique de la cité, en tant qu’ingénieur, praticien, mais aussi en tant qu’investisseur de ses fonds propres.

Il commence par remettre de l’ordre dans une Principauté restée médiévale à bien des égards. En 1602, il met en place une semi-démocratie en rendant leurs prérogatives aux métiers, de manière à avoir une meilleure gestion de la cité : tous les liégeois sont obligés de s’inscrire dans un des trente-deux métiers de Liège, et chacun des métiers a le droit de prendre part aux décisions de la Principauté. Il réforme la justice, la perception des impôts et il essaie d’unifier les poids et les mesures en mettant au point des formules mathématiques pour rendre les conversions plus faciles.

De plus, il n’hésite pas à investir à titre personnel dans la recherche des richesses minérales de la région : charbon, fer, alun, soufre sont présents en quantité dans les sous-sols. Nous sommes ici dans la naissance du capitalisme. En effet, l’exploitation des mines de se fait plus de manière « familiale », mais sous forme de sociétés « anonymes » par actions. En 1582, son Edit de Conquête offre la propriété des mines « noyées » (quand on descendait sous le niveau de la Meuse, les couloirs des mines étaient inondées) à « quiconque saura pomper l’eau de la mine ». Cet édit attire les savants et techniciens de toute l’Europe. L’émulation de cette population savante ouvre Liège à la modernité technologique.

C’est Ernest de Bavière qui fait construire l’hôpital de Bavière, où les pauvres ne sont plus seulement logés et nourris mais aussi soignés. Il lance aussi la vogue des eaux de Spa. Il pratique l’alchimie dans l’espoir d’utiliser ses découvertes pour faire avancer la médecine de son temps. Passionné d’astronomie, il possède un observatoire remarquablement équipé. Sans prendre position sur le débat cosmologique, il acquiert deux lunettes de Galilée, en prête une à Kepler et encourage les recherches de ce dernier sur les lentilles.

Bref, nous avons là un hyperactif, un personnage insaisissable, une personnalité multiple, qui sait s’entourer. Jean Curtius, homme d’affaires et commerçant, est son contemporain. Portraits, lettres, livres, manuscrits, sculptures, meubles et tableaux, ainsi que des images en 3D jalonnent l’exposition et font revivre le personnage illustre, son époque, ses implications et les découvertes de son temps qui marquent la fin de la Renaissance. Sous sa réputation sulfureuse, on découvre une personnalité riche et puissante. Bien documentée, l’exposition s’enracine avec évidence dans le grand musée de Liège.

Trésors de verre

 

url-71Une autre exposition sur le même site présente la production des verriers espagnols du XVIè au XVIIè siècle. Mêlant les trésors de la collection de verre ancien du Grand Curtius et de nombreuses pièces issues de collections privées et de trois musées catalans, entre autres, elle met en lumière la production exceptionnelle de ces artisans virtuoses  qui maîtrisaient des techniques innovantes et originales.

A partir de 1550, malgré les menaces d’emprisonnement s’ils s’expatrient, certains verriers de Murano émigrent en Espagne et transmettent leur savoir-faire. Les artisans espagnols se démarquent de leurs maîtres en interprétant de manière originale l’ornementation et en créant de nouvelles formes. L’exposition s’articule autour de trois régions : la Catalogne, l’Andalousie et la Castille. Le travail du verre soufflé, celui à la pince pour les anses, les décors émaillé ou doré, l’invention du verre opalin blanc qui imita la porcelaine chinoise, tout cela est à voir au travers des 200 pièces somptueuses : les transparences des vases, coupes, cruches sont mis en relation avec quelques tableaux, incrustant ces pièces dans le haut artisanat et l’art de leur époque.

Ernest de Bavière et son temps
Frénésie Vénitienne
Grand Curtius
Liège

Paru en 2011 dans L’Echo

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