Influencées par le surréalisme, le pop art et la bande dessinée, ainsi que par sa jeunesse et sa formation en ex-Allemagne de l’Est, les oeuvres figuratives de Neo Rauch vous sautent au visage comme des énigmes sans solution. Peuplées de personnages vêtus comme au 19ème, et entourés de paysages post industriels: buildings, silos, hangars mais aussi d’objets d’aujourd’hui: ordinateur produisant un faible halo sur le visage de son utilisateur, baskets, armes, elles se lisent en plusieurs strates théâtrales et dramatiques, qui chacune parlent du monde réel et rêvé dans lequel est plongé l’artiste.  Posés sur la toile, les personnages semblent penser qu’ils vont pouvoir changer le monde, mais aucun n’y croit vraiment.

Rauch, qui vit et travaille toujours à Leipzig, a connu une ascension fulgurante et aujourd’hui ses toiles sont présentes dans les plus grandes collections institutionnelles et privées. Elles sont exposées pour la première fois en Belgique.

Né à Leipzig en 1960, Neo Rauch a grandi à Aschersleben dans l’ex-RDA. Il a poursuivi ses études à la Hochschule für Grafik und Buchkunst de Leipzig, où il enseignera plus tard. En 1993 il expose pour la première fois en solo et fait une percée internationale à l’Armory Show de New York en 1999. Il est le chef de file de la « Nouvelle école de Leipzig », mouvement de peinture contemporaine figurative. On retrouve dans son œuvre une certaine tradition illustrative est-allemande, une imagerie publicitaire rétro, les marques d’un symbolisme industriel, tout comme des relents du réalisme socialiste.

On démarre la visite avec les œuvres les plus récentes : les compositions sont plus douces, plus théâtrales que les propositions antérieures, à voir dans les salles suivantes. La violence, toujours présente, semble pouvoir s’éluder. Ca se poétise, se complexifie. L’artiste de 50 ans se donne des portes de sortie, il n’a pas trouvé de solutions, celles du rêve, par exemple, mais un meilleur accord avec la réalité.

Dans les premières œuvres, celles des années 90 et début 2000, on est frappé par l’extrême modernité du propos. C’est très frontal, direct, violent, revendicateur. On y voit une iconographie post industrielle, des silhouettes issues de la propagande soviétique, quelque chose de dangereux se dit.

« La peinture de Neo Rauch est un monde hermétique » explique le commissaire, Harald Kunde. « Prenez votre temps, c’est parfois difficile d’entrer dans la mystère de sa peinture. »

Rencontre avec l’artiste, homme de peu de mots, prudent, retenu, le regard perçant.

Le réalisme socialiste structure t il encore votre pensée et votre manière de peindre et plus largement l’histoire de l’Allemagne?

Ma mentalité est formée par mon expérience allemande. C’est évident. Et mon travail distille l’essence de la mentalité et de l’Histoire allemande. Durant mes années d’étude, la peinture figurative était très présente, mais la doctrine réaliste-socialiste pas du tout. Le directeur de l’Académie de l’époque avait dépolitisé l’école. Leipzig était déjà ouverte sur le monde, en tant que vitrine de la RDA. Par contre, ma formation de base, la technique très académique de cette époque, j’en profite encore aujourd’hui.

Parlez-nous de votre processus de création ? Le rêve est-il important dans celui-ci ?

L’inspiration est mon point de départ. Mais je ne peux pas créer cette inspiration artificiellement. J’écoute de la musique tout le temps. Au départ d’une toile, c’est plutôt la douceur de Debussy. Après, au moment plus physique de la réalisation, j’écoute du rock indépendant.

Le rêve est important c’est la base de mon inspiration. Je suis capable de simuler le mécanisme du rêve, de me mettre dans cet état de semi conscience, entre l’état d’éveil et la transe. C’est une disposition ou une gymnastique. C’est un état nécessaire, loin de la pensée, pour pouvoir peindre. Après, je suis parfois surpris de ce que j’ai peint. Il m’arrive de redécouvrir une toile longtemps après et de ne plus arriver à suivre les traces jusqu’au puits profond qui a fait émerger mon inspiration. L’inspiration, c’est comme ouvrir une porte, laisser passer un flux. Il n’y a pas de pensée, ni de concept. Je suis inspiré par les rêves que je fais mais aussi par ma vie quotidienne, un paysage que j’ai vu dans la journée, ou un livre, une musique. A mon avis, il est bon de rester vivre là où l’on est né. Il y a à Leipzig des forces telluriques bénéfiques. Que je ressens dès que je rentre de voyage. C’est toujours ici que j’ai les meilleures idées.

Vous ne pensez pas, alors ? C’est comme une perte de contrôle ?

Pour moi il est important de perdre le contrôle durant le processus de création. J’essaie de créer des allégories. Avec des images qui doivent être lisibles, compréhensibles mais pas trop. L’oeuvre ne doit pas être lisible jusqu’au bout, sinon ce serait de la propagande ou de l’illustration. Les allégories, ça fourmille, ça ouvre de nouvelles portes.

La critique allemande est très dure à votre égard.

Oui, mon oeuvre est très discuté, c’est vrai, mais j’essaie de ne pas trop suivre ça. Les critiques sont parfois mal à l’aise avec l’image “traditionnelle”, “réactionnaire” que je donne à voir. L’un m’a même reproché de vivre dans une maison au toit pointu, traditionnel et pas dans un loft à toit plat. C’est dire sur quel niveau porte leur critique !

Un des critiques allemands les plus hostiles a dit de votre travail que « c’était de la soupe au chou et de l’essence bon marché. »

Je suis content d’avoir pu transmettre les odeurs de mon enfance ! Je n’aimerais pas qu’on me dise que j’ai fait du Chanel et des huîtres.

Le titre de l’exposition est « The Obsession of the Demiurge ». Le démiurge, c’est vous ?

Je suis bien évidemment le démiurge de mon propre univers. Mais le démiurge dont parle l’exposition est un autre homme. C’est un personnage qui n’est pas légitime, il n’est pas un dieu. Il mène toujours plus ou moins à la catastrophe des temps modernes.

Est-ce que les traumatismes de votre enfance, le décès de votre mère et de votre père, ainsi que l’effondrement de la RDA, ont une influence sur votre travail, d’un point de vue psychanalytique ?

Oui bien sûr. Et le processus de libre association proposé par la psychanalyse fait aussi partie de mon inspiration.

Harald Kunde, commissaire de l’exposition, ajoute : « La chute du mur de Berlin et l’effondrement de la RDA ne se retrouvent pas directement dans l’oeuvre de Rauch, mais bien l’expérience existentielle d’un effondrement. Les utopies collectives négatives (nazisme, réalisme socialiste) font partie de la mentalité allemande. On retrouve les traces des années 60 – l’enfance de Rauch – mais aussi des traces des années 30, de ces temps de promesses dévastatrices dans les peintures de l’artiste. »

Vous êtes né 15 ans après la seconde guerre mondiale. Est-ce que ces événements étaient présents dans votre enfance ?

Aujourd’hui tout cela paraît proche mais quand je suis né 15 ans s’était écoulés depuis la guerre. Pourtant il y avait encore des témoins de la guerre dans ma famille et des ruines ça et là. Aujourd’hui je peux dire que la trace de la guerre dans mon œuvre, c’est une sorte de tremblement.

Comment avez-vous fait évoluer votre style ?

La nécessité du changement est dans mon esprit bien longtemps avant qu’on ne puisse le voir dans mes peintures. Ca vient en peignant. La peinture est un medium lent. Ce n’est pas comme un clic de souris. Ca vient en faisant.

Comment construisez vous votre toile ?

Il n’y a pas de tracé structurant la toile. Je commence souvent par un personnage. Ensuite d’autres éléments viennent autour. Deux sentiments m’habitent quand je peins: la joie et le sérieux. La joie de peindre, d’être presque comme une partie de la toile, mais aussi le sérieux de la tâche, la tension forte que je mets dans le fait de peindre. Sans ces deux sentiments, je ne pourrais pas toucher les gens. Je ne peins pas pour satisfaire tout le monde, j’essaie juste de dire quelque chose avec force.

Peindre est une solution pour arriver à vivre?

Oui, bien évidemment.

Neo Rauch
Bozar

Paru en février 2013 dans L’Echo

 

Neo Rauch

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