L’énigme de Bologne

Il faut aller au moins une fois dans sa vie se promener sous les gracieuses arcades qui parsèment la ville de Bologne, il faut traverser l’infini jeu d’ombre et de lumière qu’elles font sur le sol, et puis, il faut aller y rendre une visite au musée Giorgio Morandi.

S’y retrouve reconstitué l’étroit atelier du peintre, dans une petite pièce aveugle. On passe la tête par dessus le cordon qui en protège l’entrée et là, se retrouvent en rang d’oignons, les vases, brocs, bouteilles, boîtes et cruches qui ont peuplés les compositions de l’artiste. Ces simples objets, loin d’être anodins, semblent exsuder les heures de contemplation métaphysique que Morandi a porté sur eux. Une intense religiosité s’en dégage. C’est étrangement bouleversant. Pourtant, de fer blanc, de faïence grossière, écaillés, il semble qu’ils n’auraient jamais dû avoir droit au chapitre. Mais mis ensemble, choisis, sélectionnés, rassemblés par le peintre, les voilà qui disent quelque chose de passionnant et d’émouvant sur le travail d’artiste et sur la puissance du regard électif.

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C’est une rétrospective de l’œuvre de Giorgio Morandi qu’offre à voir Bozar en exposition d’été. On y découvrira une centaine d’œuvres de Morandi, dont un autoportrait unique. Organisée chronologiquement et thématiquement, l’exposition montrera l’évolution artistique de Morandi des débuts à la fin de sa carrière au travers de ses deux thèmes de prédilection, les paysages et les natures mortes, qu’il aborda au travers de diverses techniques comme l’huile sur toile, le dessin, la gravure et l’aquarelle.

Giorgio Morandi est né à Bologne en 1890. Il s’inscrit en 1907 à l’académie des Beaux-Arts de sa ville natale. Il est influencé par Renoir, Monet, et Cézanne, dont on retrouve les tons et les cernes épais dans les paysages de Morandi mais aussi par l’art italien ancien, notamment Giotto, Masaccio, Paolo Uccello (les compositions « aplaties ») et Piero della Francesca (les couleurs). Bien qu’il n’ait presque jamais voyagé, il était très au fait des courants avant-gardistes contemporains comme le cubisme, le futurisme et la pittura metafisica.

Progressivement, il se fait un nom dans le monde de l’art. En 1928, il présente une série de gravures à la Biennale de Venise. Deux ans plus tard, sa renommée lui permet de devenir titulaire de la chaire de gravure à l’Académie de Bologne. Son service militaire écourté, l’artiste continue sa vie paisible à Bologne, avec ses trois sœurs célibataires comme lui, dans la maison familiale qu’il ne quittera jamais. Peu d’événements ponctueront la vie de l’artiste, qui se retranche dans la peinture. En 1956, il voyage pour la première fois hors d’Italie. Après s’être retiré de l’Accademia la même année, il se recentre sur son travail d’artiste. Il gagne le Grand Prix à la Biennale de Venise en 1948 et de São Paulo en 1957. Il s’éteint à Bologne le 18 juin 1964.

Morandi a fasciné et inspiré de nombreux artistes. On peut observer des tableaux de Morandi dans des films de Michelangelo Antonioni, Federico Fellini (La Dolce Vita, 1960), Robert Aldrich et Luca Guadagnino et ils sont aussi cités dans les écrits de Pasolini, Paul Auster, Don De Lillo et Siri Hustvedt. Des artistes contemporains comme Lawrence Carrol, Tacita Dean ou Tony Cragg font aussi référence à Morandi.

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À ses débuts, avant que la nature morte ne soit emblématique de son œuvre, Morandi se consacre principalement à la peinture de paysage, genre qu’il pratiquera avec plus ou moins de régularité tout au long de sa vie et qui finira par représenter presque un cinquième de son corpus d’œuvres. Les motifs de ses paysages (paesaggi), ou paesi (petits villages ruraux) comme il aimait les appeler, étaient toujours tirés de la réalité visible – « Je travaille constamment d’après nature », déclarait-il – et naissaient d’une longue recherche intérieure.

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Ses natures mortes, quintessence de la peinture méditative, représentent sans discontinuer des objets usuels choisis pour leur forme et leur teinte. Chaque objet est placé avec soin sur la table, en une composition recherchée, qui déploie des horizontales, des verticales, des diagonales. Un vase, quelques bols, un coquillage. Une cruche, trois boîtes. Trois bouteilles alignées.  Les couleurs, le plus souvent sourdes et passées, rendent les objets étonnamment présents. Leur ombre portée les assoit dans une réalité hors du temps. Souvent, Morandi reprend une même composition, en changeant juste quelques couleurs. Ou bien, il la traite en gravure et en dessin, lui donnant une toute autre allure au travers des noirs et des blancs. La reprise successive des mêmes compositions entreprend un lent travail de maturation. Dans le cas des huiles, la couleur, en pâte épaisse, déploient des dégradés de gris, du rosé au bleuté vers un presque blanc, d’une extrême sensibilité, en une délectation morose.

Aucune sentimentalité dans ces compositions, pourtant, on sent clairement que le fait de peindre est pour Morandi un acte de survie au quotidien. Qu’aurait-il fait de lui-même et de toutes ses émotions s’il n’avait pu s’accrocher à cette médiation apaisante, ces compositions qu’ils- crée puis qu’il peint, chaque jour ? N’est-il pas d’ailleurs revenu plus tôt que prévu du service militaire pour cause de dépression ? Sans doute est-ce cette émotivité sur le fil qu’on ressent au travers de ses natures mortes énigmatiques. Dans son unique autoportrait à voir dans l’exposition, il se représente palette et pinceau à la main,  les épaules basses, le regard triste et absent. Sa peinture, c’est un travail intime, intériorisé, profond, une échappée belle.

Pour illustrer l’influence de l’œuvre de Morandi sur les artistes contemporains, la commissaire Maria Cristina Bandera a choisi d’inviter l’artiste Luc Tuymans. Celui-ci présente ses propres œuvres dans la dernière salle et les fait entrer en dialogue avec celles de Morandi. Claudio Parmiggiani, originaire comme Morandi de la région de l’Émilie-Romagne, présente une installation dans le hall Horta. Et le 11 juin, on pourra écouter une discussion sur Giorgio Morandi entre Luc Tuymans et Joost Zwagerman, organisée par Bozar Littérature. Allez-y tranquillement, mais allez-y !

Giorgio Morandi. Rétrospective
Bozar
Bruxelles

Paru en juin 2013 dans L’Echo

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