L’enfance russe de Kandinsky

La Russie est au coeur de l’oeuvre du peintre moderniste Kandinsky, comme s’y retrouve le symbolisme de ses prédécesseurs, son goût pour la musique et la littérature. Ce sont ces racines de son inspiration qui se donnent à voir dans l’exposition “Kandinsky & Russia

Wassili Kandinsky fur bercé dans son enfance par les contes populaires russes que sa tante connaissait et lui racontait. Il en restera impressionné et cette matière orale et ancestrale se retrouvera tout au long de sa vie dans ses peintures.

Les contes existaient en Russie depuis les temps les plus anciens. Ils étaient racontés dans les villages et les villes, et transmis de génération en génération. Devenu adulte, Kandinsky visitera des villages pour y compiler des textes de chansons populaires. Dans le même temps, l’artiste s’intéressera aux autres arts populaires. Il racontera dans ses écrits la forte impression qu’il eue lorsqu’il entra pour la première fois dans une Isba, petite maison de bois entièrement sculptée et peinte. Ce fut, dira-il, comme s’il entrait lui-même dans un tableau.

Les icônes religieuses qu’on trouvaient dans chaque maison furent collectionnées par les artistes depuis 1880. Kandinsky en nourrira aussi son inspiration. L’intérêt profond pour le folklore dans la Russie de ses années-là n’est pas neuf. Mais il est stimulé par la diffusion du symbolisme comme conception du monde., conditon de l’esprit et philosophie de vie. Les objets et contes nés de la créativité populaires, leur polysémie trouvaient alors une correspondance parfaite avec la sensibilité symboliste.

Né en 1866 à Moscou d’un père d’ascendance mongole et d’une mère moscovite, Wassili Kandinsky apprend d’abord la musique. Puis le droit et l’économie politique. C’est à 30 ans seulement, après avoir découvert Monet lors d’une exposition des impressionnistes français à Moscou qu’il prend des cours de peinture. Il peint ses première toiles à 36 ans. Et réalise ses premières gravures sur bois dont on peut voir de nombreux très beaux exemples dans l’exposition. 5 ans après, il expose déjà dans toute l’Europe. Plus tard, ce sera New York. En 1928, il prend la nationalité allemande, tournant le dos à son pays d’origine. Sa deuxième épouse, Nina,  aimait dire que son mari était “européen”, pour ne pas insister sur ses racines russes.

En 1937 ses oeuvres présentes dans les musées allemands seront mises à l’index par les nazis. Kandinsky prendra la nationalité française en 1939 et mourra à Neuilly-sur-Seine en 1944.

Kandinsky est en effet un peintre européen, tant il a sillonné la région durant toute sa vie. Pourtant, ses racines sont irrémédiablement russes. Tout au long de sa vie il aura porté en lui et exprimé sur la toile sa Russie natale et sa culture populaire ancestrale.

WASSILY-KANDINSKY.-From-Russia-to-Europe1

C’est ce que tend à démontrer l’exposition qui vient de s’ouvrir aux Musées royaux des Beaux-Arts. Plus de 150 oeuvres provenant de plusieurs musées russes plongent le visiteur dans la période 1901-1922, soit deux décennies cruciales dans la carrière de Wassili Kandinsky.
Le propos, transversal et didactique, incruste avec à-propos l’oeuvre du peintre dans son époque et dans cette partie du monde. On démarre avec quelques toiles de ses prédécesseurs symbolistes. Ensuite, les belles gravues sur bois de Kandinsky sont présentées en regard de pièces d’arts populaires: sculptures sur bois, textiles brodés, costumes et instruments de musique.

Ainsi, un costume de chaman, avec peaux, franges et grelots, est planté devant une toile magnifiquement lyrique de Kandinsky. Le dialogue est évident et réjouissant. Plus loin, place aux oeuvres qui font le génie de Kandinsky: une interprétation abstraite, jouette et lyrique de ce qui a retenu son oeil de peintre.

En 1909, il rédige en allemand un essai, “Du spirituel dans l’art”,  qui met en place les préceptes de la peinture abstraite. Il est reconnu comme étant le premier artiste à avoir peint une oeuvre abstraite, en 1911, “Tableau avec un cercle”, qu’on pourra admirer ici.

Kandinsky se met ainsi à la peinture abstraite, qui lui semble plus puissance, plus simple et plus évidente pour traduire l’état d’esprit du moment. Dans ses écrits, il explique qu’un jour, il a aperçu une de ses toiles achevées, dont il n’a pu reconnaître le sujet, tant il était fasciné par les zones de couleurs, mises en avant par un rayon de soleil qui tombait sur l’oeuvre.  « Pensez à la part musicale que prendra désormais la couleur dans la peinture moderne. La couleur qui est vibration de même que la musique est à même d’atteindre ce qu’il y a de plus général et partant de plus vague dans la nature : sa force intérieure. », écrit-il encore.

Au cours de l’exposition, on pointe la mise en miroir d’une icône du 15ème s, “Saint Georges terrassant le dragon”, et la version abstraite de Kandinsky “Saint Georges II”, toile sur laquelle on trouve la même composition baroque, de nombreuses taches de couleurs qu’on pourrait réattribuer, mais un rythme dans les volumes et dans les couleurs, profondément moderne.

Ainsi que des petites peintures sur papier: Rivière en été et Rivière en automne, dont les sujets: une forêt se reflétant sur une surface d’eau, ne sont que des prétextes pour expérimenter les couleurs et des volumes qui se répondent en un rythme qui annoncent l’abstraction.

Trois salles sont réservées aux toiles de Kandinsky et ceux qui ne connaissent pas le peintre pourront apprécier la volubilité de son style, les couleurs appliquées comme autant de notes de musique, le rythme des ajouts au trait noir. Composition sur fond blanc, de 1920, est un régal. Mais aussi, Crête bleue.

Dans une dernière salle, s’offrent à voir les Belges qui ont poursuivi de 1913 à 20013 le champ ouvert par Kandinsky: Michaux, Karel Appel, Vandercam, Alechinsky….

Un sérieux bémol pour les immenses cartels bleus et blancs, bien trop grands, malheureusment, qui donnent à lire des extraits des écrits de Kandinsky entre chaque toile: ils brouillent sérieusement le regard sur les toiles. Et la scénographie générale, qui se déploie en un déroulé intéressant mais un peu scolaire, manquant de surprises. Heureusement, l’exposition est bien plus qu’une “tête de gondole” de l’offre culturelle bruxelloise, comme le disait avec bien peu d’élégance un ministre au moment de l’ouverture. A voir, donc.

Kandinsky & Russia
Musées royaux des Beaux-Arts
Bruxelles

Paru en mars 2013 dans L’Echo

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