Le travail de la mémoire

Aborder l’intime en peintures, c’est toute une histoire. Qui s’écrit de nombreuses manières. L’angle de vue et la position du peintre par rapport à son sujet sont essentiels. Celui-ci peut se placer au centre de son sujet, l’autre se mettre sur le côté, ou en face, absent de la composition.

Deux peintres de l’intime sont à découvrir aujourd’hui à Bruxelles. Michaël De Kok, chez Lanzenberg et Jacqueline Devreux, chez Hallet, ont tous les deux une maîtrise technique parfaite. Ils proposent chacun deux visions opposées du paysage intime. Le regard de De Kok est tourné vers l’extérieur. Et lui-même est « absent » de ses compositions.  Chez Devreux, le regard est tourné vers le dedans. Et elle-même reste le sujet central de ses toiles, au travers d’autoportraits ou de portraits intimes.

12viaducMichaël De Kok, sur de grands formats, impose sa vision de paysages, routes, collines, horizons, bâtiments ou pans de toiture. Sa peinture ne décrit rien de précis. Il ne s’agit pas d’une narration d’un paysage réel, mais bien d’une retranscription d’un paysage mental. La photo, trace et mémoire d’un voyage, peut servir de base à une composition, mais elle ne sera jamais rendue telle quelle. Le paysage reproduit sous l’apparence d’une simplicité de moyens, se fond en larges aplats de verts, verts grisés, verts pâles, gris et blancs salis. Pas d’esbrouffe dans la technique, parfaitement maîtrisée. Le traitement de la matière semble simple. A y regarder attentivement, les fondus et les aplats de couleur  sont délicats, pleins de profondeur, subtils.

Pour « Valley », une large bande d’autoroute d’un gris doux traverse la toile. Le pont qui la surmonte est le prétexte d’un long aplat de blanc qui trace l’horizon, coupant la toile en deux zones : le ciel, presque jaune, la route, dont un embranchement tourne sur la droite et suggère que quelque chose existe, en dehors de ce moment dépeint. Aucune des toiles exposées ne présente de personnages. Les paysages sont vidés de toute présence humaine. Une solitude apaisante s’en dégage. Une méditation. Il s’agit de visions intérieures, motifs à des cadrages très personnels et à une introspection silencieuse. Une œuvre qui parle de mémoire et suggère des émotions profondes et secrètes, plus qu’elle n’en provoque.

Michaël De Kok
Galerie Fred Lanzenberg
Bruxelles

Autoportrait (2007), Jacqueline DevreuxJacqueline Devreux travaille principalement le portrait, en grand format. La photo sert de base de travail. Souvent en noir et blanc. La matière de la peinture est toujours utilisée en des effets flous, amenés par les coups de pinceau, mais fondus aussi. Ainsi pour ce grand autoportrait qui date de 2010, deux grands yeux noirs transpercent la toile et nous interroge sur notre vision de l’intime. Qui suis-je, quelle histoire m’habite, que suis-je devenue ? Le visage est fin, esthétique, la masse de cheveux barre la toile d’un grand aplat noir. Le grisé de la carnation est pâle, précieux, vivant.

Pour une très belle série de portraits à partir de photos d’identité de victimes du génocide Kmert en 1975-1979, les visages, toujours floutés, décrivent de belles personnes, dont l’âme reste debout malgré la peur et l’infinie tristesse des regards. L’univers intérieur de Jacqueline Devreux est aussi  nourri d’images de cinéma, dont l’étrange « Juliette et les esprits » de Fellini, film que son père lui fait visionner à 5 ans. Sur sa rétine, des images arrêtées ont depuis nourri son imaginaire. Sa représentation de l’intime passe par un travail d’introspection profond, voire inquiet. Ensuite, l’image qui a traversé le temps de vie et la mémoire, arrive sur la toile et se sert de prétexte à une description de sa pensée intime, émotive et émotionnelle.

Jacqueline Devreux
Family dreams paintings
Galerie Pierre Hallet
Bruxelles

Paru en 2011 dans L’Echo

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