C’est l’histoire d’une collection fulgurante et fugace, constituée par un couple passionné, dans l’après-guerre swingante, en Belgique. C’est l’histoire d’une maison étonnante, geste architectural qu’on a failli détruire il y a quelques années.

Joseph-Berthold Urvater, né en 1910, est un des diamantaires les plus importants d’Anvers. Il échappe aux nazis durant la guerre 40-45 en fuyant vers Londres via Cuba et le Canada, où il vit jusque à ses trente ans. Rentré en Belgique, il collectionne l’Art ancien. Rencontre sa future épouse, Gigi, une Française pour qui ce sera un second mariage. Gigi a déjà une petite fille de 5 ans, Danièle. Gigi apporte de Paris des meubles Régence, une collection de jades rares, des flacons à parfums chinois et quelques tableaux : Rouault, Pascin, Derain, Renoir, Jenkins, Laurencin… De son côté Bertie collectionne les peintres belges, impressionnistes, expressionnistes, de l’École de Laethem : Ensor, Permeke, Servaes…

La « grande famille de l’art »

De 1948 à 1963, le couple va se passionner pour l’art belge et international, le collectionner, et devenir un acteur majeur du monde de l’art de l’époque. Cet enthousiasme est né de plusieurs rencontres, dont une avec Edouard Mesens. D’abord compositeur puis collagiste, collectionneur, directeur de galeries, organisateur d’expositions et animateur de revues, Mesens s’engage avec passion aux côtés des surréalistes comme Queneau, Man Ray, Tanguy et défend l’œuvre de son ami Magritte. Mesens, avec son œil et son flair, est une ouverture pour le couple.

Le couple fait une autre rencontre, celle d’Emile Langui. Celui-ci dirige le service de propagande artistique qui vient d’être créé dans le cadre du ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts dont il sera le directeur général des Arts et Lettres. Il est le patron incontesté des arts en Belgique pendant plus de vingt ans. Il organise des expositions d’envergure tant en Belgique qu’à l’étranger et s’implique dans les Biennales de Venise et de Sao Paulo. Lors de l’Expo 58, il organise « 50 ans d’Art moderne », une retentissante exposition qui fait le bilan d’un demi-siècle de création internationale. Voici ce qu’il écrit en 1957 dans la préface du catalogue de l’exposition Urvater qu’il a organisée au Kröller-Müller aux Pays-Bas : « Le couple Urvater a rassemblé en moins de 10 ans un ensemble de pièces devant lequel les plus blasés tirent respectueusement leur chapeau, tant l’amour, la foi, l’audace et le flair de ces jeunes « aficionados » de l’art moderne imposent l’estime, voire l’admiration. »

Une collection

C’est près de sept cents oeuvres que Bertie et Gigi ont acquises durant ces années-là. Nombre d’entre elles sont perpétuellement en vadrouille pour des expositions dans le monde entier. On y trouve des œuvres surréalistes et abstraites : Alechinsky, Arp, Bacon, De Chirico, Dali, Delvaux, Max Ernst, Giacometti, Kandinsky, Klee, Lam, Magritte, Matta, Miro, Poliakoff, Man Ray, Soulages, Tanguy, Tapies, Vasarely, Vieira Da Silva…

Danièle de Temmerman, fille et belle-fille de Gigi et Bertie Urvater, publie aujourd’hui un livre qui retrace l’histoire de ses parents et de cette formidable collection d’art de l’après-guerre. Aujourd’hui dispersée, ses pièces se trouvent dans les plus grands musées du monde : au Met à New York, à la Tate de Londres, au Stedelijk à Amsterdam, au Reina Sofia de Madrid…

« Bertie a été mon grand ami depuis mes 5 ans, quand ma mère l’a épousé. J’ai connu de belles choses grâce à lui. », raconte Danièle. « A cette époque, » poursuit-elle, « les collectionneurs étaient tout sauf des spéculateurs, il y avait de l’enthousiasme, une joie. C’était une période géniale, la vie n’était pas chère, on s’amusait. Mon beau-père était ami avec de nombreux artistes, comme Man Ray, Max Ernst. Ceux-ci venaient dîner à la maison, on passait nos vacances ensemble. Il y avait beaucoup d’empathie de la part de Bertie pour les artistes. Il avait le don de mélanger les gens. Il parlait couramment 6 langues. C’était un mode de vie, pas une pose. Son épouse, ma mère, était une très belle femme, intelligente et spectaculaire. Lui était plus mobile, vif, empathique, faisant du lien entre les gens. Il faut se rendre compte qu’à l’époque l’art moderne n’était pas soutenu par tout le monde et était souvent critiqué. Leur collection était audacieuse. »

« Aller à Bruxelles pour rendre visite aux Urvater, c’était tout simplement fabuleux. Chez eux, on rencontrait tous les artistes, à commencer par Magritte, Delvaux ou Mesens. Bertie, on l’adorait, il a mis son temps et sa fortune à la disposition des artistes. Un être discret et exquis. », a dit l’épouse du peintre Matta.

Un toit

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Bertie et Gigi Urvater vont fait construire une remarquable maison-musée  à Rhode-Saint-Genèse, par l’architecte André Jacqmain en 1959, pour accueillir leur collection. Plans coupés et larges baies vitrées constituent le rez de chaussée, entièrement voué à l’exposition de 140 œuvres, une par mur. Le reste de la collection est stocké dans des réserves. Les appartements de vie se situaient au premier étage. Jacqmain travaille aux plans de la maison avec le catalogue de l’expo au Kröller-Muller en mains. On peut dire que les murs sont bâtis autour des œuvres. Jacqmain dit de cette maison qu’elle est « une des plus belles de mes réalisations ».

Suite à ses déboires avec le milieu diamantaire en 1962, Bertie et Gigi vendent la maison et s’installent à Paris. L’Etat congolais se porte acquéreur et s’engage à y créer un musée d’art africain qui ne verra jamais le jour. A l’abandon pendant des années, elle a failli être rasée par un marchand de biens. C’est un collectif d’architectes qui s’est mobilisé pour faire annuler le permis de détruire. Elle vient d’être achetée par des Français qui en ont confié la rénovation à l’architecte Jacqmain lui-même.

Les années 60, avec l’émergence du Pop Art américain, n’émeuvent pas les Urvater. Ils y voient un monde sans poésie et sans grâce. Ils arrêtent de collectionner.

Un livre

Au décès de son beau-père il y a 10 ans, Danièle se penche sur les archives. Se passionne. Elle rencontre Philippe Roberts-Jones, ancien conservateur du musée des Beaux Arts et lui parle de son projet de publier un ouvrage ses parents. Il lui rappelle le rôle de Bertie dans les commissions d’achats du musée et ses donations. « Au moment de leur déménagement, de nombreuses oeuvres ont été vendues, faute de place. C’est le début de l’éparpillement de la collection. », conclut Danièle. « Beaucoup d’œuvres sont aujourd’hui dans les musées. J’ai voulu raconter l’histoire d’une collection qui fut une affaire de passion. Car en effet, il faut être un peu fou pour acquérir 700 œuvres en 15 ans ! Ce récit est aussi un hommage à mes parents. Je leur dois le privilège d’avoir vécu ma jeunesse en relation permanente avec les œuvres les plus significatives de leur époque. »

 

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