L’art à la frontière

L’IKOB, le Musée d’art Contemporain d’Eupen

 C’est l’histoire d’un artiste conceptuel et professeur d’art qui regrette qu’il n’existe aucune plateforme pour l’art contemporain chez lui, dans la région germanophone belge. En 1993, tout seul, armé de sa seule passion, il va créer une asbl, l’Internationales Kunstzentrum Ostbelgien (Ikob) pour aider à promouvoir et rendre visibles les artistes de sa région, ainsi que pour montrer l’art actuel en invitant des artistes internationaux.

 

images-31Francis Feidler, toujours directeur de l’Ikob aujourd’hui, explique : « Il n’existe pas chez nous une grande tradition de montrer l’art contemporain, malheureusement. Mais nous sommes nous-mêmes responsables de notre culture, n’est-ce pas ? »

Dès 1993, l’IKOB organise des expositions sans bâtiment, dans des lieux loués ou prêtés. La bonne ville d’Eupen parle encore de la première, Kontakt 93, qui a eu lieu dans deux parcs de la ville durant les trois mois d’été. Elle ne présentait que des artistes conceptuels, tels que Jacques Charlier, Jacques Lizène, Patric Corillon Denmark, Ann Veronica Janssens, entre autres. Les gazettes locales en firent des tonnes, tout le monde était scandalisé. « Nous avions voulu une exposition coup de poing, raconte Francis Feidler. Cela ne sert à rien d’amener le public en douceur à la découverte de l’art contemporain, c’est trop lent ! »

Le choc passé, l’IKOB organise d’autres expositions, puis les envoie vers d’autres musées, comme le BPS à Charleroi ou des musées allemands. En ce sens, elle remplit pleinement son objectif de promouvoir les artistes germanophones vers d’autres régions ou pays. Il acquiert une belle réputation et gagne la confiance de nombreux musées avec lesquels il peut développer des partenariats. Francis Feidler fréquente les foires d’art contemporain, entretient son réseau, reste passionné. « Je m’occupe d’art depuis 50 ans, dit-il, je connais en grand nombre de directeurs, de curateurs, en Belgique, Hollande, Allemagne. »

Des granges, des artistes

Autre très beau projet, l’organisation, en 1997, d’une large exposition de douze artistes internationaux, invités dans douze granges situées en Belgique germanophone, Luxembourg et Allemagne. Chaque artiste habite avec les propriétaires de la grange pendant un petit temps et crée une œuvre à présenter dans celle-ci. Au moment de l’exposition, ce sont les fermiers qui se chargeront de présenter et d’expliquer l’œuvre qu’ils accueillent. Un passionnant processus d’échange d’énergie, l’artiste emplissant d’art la grange anciennement dédiée au foin (une énergie aussi). La fausse image de l’artiste paresseux, se levant tard pour créer durant quelques brefs instants, vole en éclats. Les habitants découvrent le processus de création et comment l’artiste se dédie à son travail dès le matin. Ont participé : Tony Cragg, Marie Jo Lafontaine, Gloria Friedmann, entre autres. La démarche a promu l’art, mais a aussi eu une dimension pédagogique importante et de tissage de lien entre les gens.

 Un lieu, une collection

En 2000, un vaste dépôt bétonné en face du GB d’Eupen se libère. C’est une plateforme ouverte de 1000 M2, avec une porte de garage qui permet d’apporter les œuvres directement sur les lieux. Le lieu est investi avec beaucoup de talent par l’asbl.

Francis Feidler s’occupe tout seul de son bébé jusqu’en 2000. Il invente les concepts d’exposition, les met en place, prend contact avec les artistes, les musées et les centres d’art partenaires, organise, parle à la presse…

Depuis 2000, l’Ikob emploie quatre personnes : son directeur, une personne chargée du programme pédagogique (vers les écoles, les directeurs d’écoles, le ministère de l’Education – pour former les professeurs -), une secrétaire à mi-temps et un ouvrier pour l’entretien du bâtiment, le montage des expositions ; tous payés par l’asbl. Celle-ci fonctionne avec des budgets de la Communauté germanophone de Belgique ainsi qu’avec des partenaires institutionnels et du privé.

Aujourd’hui, l’Ikob possède une collection permanente de près de 400 pièces d’une petite centaine d’artistes, et cela sans budget d’achat. Toutes sont des dons des artistes ayant exposé ici. « Notre force, c’est la confiance des artistes, pas l’argent. », sourit son directeur. « Une collection permanente est importante, elle sert de base sur laquelle on voit la construction de passé. Par exemple, l’art conceptuel a laissé des traces. L’art figuratif d’aujourd’hui, émotif et expressif, est influencé par celui-ci. » La valeur internationale de cette collection a été reconnue dès 2008, lorsque fut publié le catalogue à l’occasion des expositions qui se sont tenues au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, au Museum of Young Art à Vienne et au Museum van Bommel van Dam à Venlo aux Pays-Bas.

Le musée organise tous les trois mois une série de trois expositions, dont deux temporaires – thématiques ou invitant un artiste en solo – et l’une créée à partir de la collection permanente. Le principe des trois expositions permet au musée de rester ouvert en permanence, puisque au moins une des trois expositions reste visible pendant l’aménagement des salles temporaires. L’exposition de la collection permanente s’adapte et se renouvelle en fonction des expositions temporaires, elle est ainsi rendue active et le public peut la découvrir progressivement.

Quelques expositions

En 2004, l’exposition « Vanitas » a présenté les œuvres de 165 artistes sur le thème de la mort :  les œuvres étant exposées en une masse compacte, presque indifférenciée, chaque pièce distance d’une autre de seulement 3 cm.

La première exposition solo de Jacques Charlier a eu lieu ici, en 2000. On a pu aussi admirer Michel François, Yves Zurstrassen, Sophie Wethnall, Angel Vergara… En 2012, est prévue une solo de Jan Fabre. « Pour sélectionner les artistes, il s’agit de voir s’ils ont une vision personnelle ou bien s’ils sont des imitateurs. On le voit très rapidement quand on a l’œil exercé. En plus de la démarche personnelle, il faut qu’ils abordent des thématiques actuelles, ancrées dans notre époque. L’art, c’est poser des questions. Et, ainsi, augmenter la concentration des gens pour qu’ils  se questionnent sur eux-mêmes et leur époque.», poursuit Feidler.

En 2010, Après cinq mois de travaux, le centre, devenu musée d’Art contemporain d’Eupen, est agrandi et réorganisé.
Plus que jamais, ce lieu occupe une position phare en tant qu’acteur de diffusion de l’art contemporain en Belgique avec une ouverture naturelle et directe vers les voisins étrangers.

« L’art, c’est un langage », explique encore Francis Feidler. « Il faut d’abord connaître les lettres, l’alphabet, puis, ensuite, il faut s’interroger. Qu’est-ce que je vois ? Quel est le rapport formel entre les formes et les couleurs. Puis, quelles sont les associations entrer ces images que je vois et ma pensée. Ensuite, l’œuvre me touche t-elle ? Provoque t-elle une émotion ? Après la visite, est-ce que j’y pense encore ? »

L ‘exposition qui s’ouvre ce week-end présente les 5 nominés du prix du musée, organisé tous les trois ans. Cette année, c’est la peinture qui est à l’honneur. Cinq artistes ont été sélectionnés par un comité de directeurs de musées-amis, dont le S.M.A.K. à Gand et le Muhka à Anvers. L’art sans frontières régionales !

 IKOB
Eupen

Paru en 2011 dans L’Echo

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