La Renaissance selon Jan Gossart

Une carnation opalescente, les mains toujours fines et souples, des vêtements, étoffes et bijoux à la texture très précise, beaucoup d’éléments d’architecture dans l’arrière-fond, une grande sensualité dans les postures des personnages. Telles sont les principales caractéristiques des tableaux de Jan Gossart, qu’on redécouvre actuellement. 

 

220px-jan_gossaert_003Vers 25 ans, Jan Gossart, peintre à la cour de Philippe de Bourgogne, accompagne son mécène en mission diplomatique à Rome, auprès du Pape. Il est ainsi l’un des premiers artistes flamands à expérimenter les traces du monde antique, au travers de ses sculptures et monuments.

A son retour en Europe du nord, il introduit dans son œuvre l’influence du style de la Renaissance italienne. A la charnière  de l’art ancien, il a ainsi réorienté le cours de l’art des Pays-Bas en développant l’héritage de son fondateur, Jan Van Eyck, dans un style qui allait aboutir plus tard à l’âge d’or de Pierre Paul Rubens.

Son œuvre, plutôt méconnue du public belge, est très dispersée à travers le monde. Ainsi, il existe quatre tableaux de Gossart à Bruxelles, un à Anvers, sept à Londres et près de trente œuvres dans différents coins des Etats-Unis. L’unique rétrospective de cet artiste date de 1902 à Bruges. Aujourd’hui, il connaît un regain d’intérêt.

Il a fallu la passion de Maryam W. Ainsworth, conservatrice au Département de la peinture européenne au Metropolitan Museum de New York, pour mettre en place une étude complète de l’œuvre de l’artiste. Durant celle-ci, la plupart des tableaux du peintre ont été soumis à un rigoureux examen technique, par des méthodes comme la réflectographie à l’infrarouge, la radiographie, l’analyse des pigments et la miscroscopie. Grâce à ces analyses, de nombreux problèmes d’attribution, de datation, d’identification des diverses versions et copies ont pu être clarifiés. Il en résulte une meilleure compréhension des méthodes de travail du peintre, du rapport entre ses dessins sur papier et les dessins sous-jacent de ses tableaux, ainsi que de l’évolution de sa technique et de son style.

L’aboutissement de ces années de travaux et de recherche est une large rétrospective qui s’est ouverte en octobre au Metropolitan Museum of Art de New-York, ainsi qu’un catalogue – œuvre complet –  édité à Bruxelles par le Fonds Mercator. Ce livre n’est pas seulement un catalogue d’exposition, c’est l’étude de tout l’œuvre de Gossart, en tant que peintre, dessinateur et graveur. Par la suite, l’exposition sera présentée à la National Gallery de Londres.

6-gossart_bleuL’influence dans l’œuvre de Gossart de son séjour à Rome a été mise en évidence dès le XVIème siècle. Auparavant, les peintres des Pays-Bas exportaient vers l’Italie des portraits et panneaux dévotionnels relevant d’un style propre à leur région. Les échanges culturels entre ces deux contrées prirent une nouvelle tournure lorsque Gossart se rendit à Rome.

Des thèmes de prédilection

Il produit plusieurs Adam et Eve d’une grande sensualité. Le mouvement des corps, la souplesse des gestes des personnes et leurs postures sont directement influencés par les sculptures que Gossart a pu admirer durant son voyage. Son commissionnaire principal, Philippe de Bourgogne, lui commande aussi des représentations de scènes mythologiques dans un but clairement érotique, alors inexistantes dans l’art des Pays-Bas.

« Danae » (1527), jeune fille, enfermée par son père dans une tour, reçoit une pluie d’or venant de Zeus, pluie qui engendre un fils. Drapée dans une étoffe bleue ultramarine, le regard innocent, la bouche entrouverte, les genoux légèrement écartés, la jeune fille lève son regard vers le plafond, d’où s’écoule une pluie d’or. A l’arrière-plan, Gossart mixte sans complexes des bâtiments de style renaissance, sur la gauche, avec d’autres de style gothique flamboyant, sur la droite.

Des visages

Gossart est un brillant portraitiste : il représente ses modèles avec ressemblance et c’est évidemment l’une des raisons de son succès. La plupart sont des portraits d’homme. Souvent campés de trois-quart, le regard perdu vers la gauche, leurs habits et bijoux sont rendus avec soin, dans un évident souci de représentation sociale. Les traits sont peints avec précision : forme du nez, pli de la bouche, sourcils : tout est là pour une représentation « photographique ». Tous ont leurs mains à hauteur de poitrine, dans une posture gracieuses qui varie selon la personnalité et la place dans la société de la personne représentée.

Des techniques picturales particulières de Gossart, on retient son utilisation de la grisaille pour rendre la peau de ses personnages. Il s’agit d’une première couche de gris, suivie d’une couche de blanc, pour donner une texture nacrée et opalescente très caractéristique, semblable à certains moment à la patine d’une sculpture de marbre blanc.  C’est d’ailleurs grâce à cette touche qu’un « Portrait d’homme » a pu être attribué au maître, après avoir été nettoyé.

Des Vierges

Gossart peint de très nombreuses Vierge à l’Enfant. On y retrouve cette manière particulière de représenter la carnation, ainsi qu’une virtuosité remarquable à rendre les étoffes. Dans ses « Vierge à l’Enfant », ce qui touche aussi, c’est grande souplesse sensuelle des mains et leurs gestes enveloppants.

Pour une version de 1532 conservée à Washington, la moitié inférieure du tableau est occupée par les plis baroques de la robe bleue ultramarine de la Vierge – couleur obtenue avec du lapis-lazuli broyé. Elle tend une pomme à l’enfant, dans un mouvement gracieux, qu’on pourrait attribuer à Eve la tentatrice. Elle se tient sur un trône de style gothique flamboyant, dans un coin de pièce très architecturé. Par la fenêtre, en arrière-plan, c’est un paysage à l’italienne si se déploie.

Au travers de son œuvre, se déploie toute l’influence du voyage en Italie. L’artiste ramène de Rome un trait incroyablement allégé (visible dans les dessins qui nous sont parvenus, dont un remarquable croquis du Colisée), une audace dans la mise en scène, la trace de l’architecture Renaissance. Gossart déploie aussi une sensualité non habituelle dans les tableaux des primitifs flamands. Elle en se limite pas aux sujets mythologiques, où elle est une justification à peine voilée d’un érotisme plus intense, mais envahit également ses représentations d’Adam et Eve, et de la Vierge et l’Enfant. D’environ 1516 à 1521, Gossart peint des nus mythologiques qui peuvent être considérés comme une célébration des plaisirs des sens. En remettant à l’honneur l’érotisme antique à la demande de Philippe de Bourgogne, l’artiste utilise ses talents picturaux pour associer les amours des dieux antiques à la vie d’un dirigeant bourguignon du XVIème siècle. Par ses proportions et sa pose idéalisée, le nu de Gossart rappelle les statues de Vénus de la Rome antique. Son style novateur, mélange de rigueur flamande et de sensualité renaissance, ouvre la voie au baroque et au chatoiement des toiles de Rubens.

 Man, Myth and Sensual Pleasures Jan Gossart’s Renaissance
Metropolitan Museum of Art
New York

Paru en octobre 2010 dans L’Echo

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.