La Belgique est un conte de fées, n’est-ce pas ? Son humour, son surréalisme, son style décalé, son auto-dérision si pertinente, sa tintinophilie. son surréaliste. Dessinateurs, stylistes, humoristes, peintres, écrivains et autres artistes… aujourd’hui chacun  accole à son nom, avec fierté et sans honte, la caractéristique identitaire qui le sauve de tout : belge. Comme une assurance tous risques, une garantie d’achat et même un système de pensée qui excuserait toutes les lâchetés. Oui, la  Belgique est devenue à la mode, un vrai label de qualité. Alors, peut-on encore être Belge et subversif ?

Ou bien sommes-nous définitivement devenus tendance ? Si le Belge est branché, drôle et astucieux, peut-on avancer que cette « belgitude » devient une façade pompeuse  et bientôt un vrai académisme ? La belgité meurt-elle sous les lambris de sa consécration ? Cette réflexion sert de base à l’exposition « Toute cruauté est-elle bonne à dire ? » qui s’est ouverte ce jeudi à La Centrale Electrique. « Quand Godin entartre Bill Gates, l’aspect subversif de son geste disparaît derrière On a tous besoin d’un Belge, explique Laurent d’Ursel. Les gens ne voient plus que le  folklore.  C’est terrible. Etre subversif, c’est poser un acte radical. C’est pourquoi l’outil de la cruauté est tout indiqué pour démoder la Belgique. »

Pas de demi-mesure (et on le lui reprochera sûrement) pour ce commissaire d’exposition qui a bâti tout son projet sur un texte rédigé avec fièvre et démesure, Prolégomènes (www.cruaute.be), et invité plus de 100 artistes à travailler avec cruauté sur le thème de la Belgique et sur l’urgence de la démoder.

Il liste avec gourmandise les artistes qui participent : Noël Godin, Jacques Charlier, Philippe Geluck, Juan d’Oultremont, Thomas Gunzing, Caroline Lamarche… Des performances, des films, des pétitions et des œuvres plastiques : un grand fourbi violent, analytique et interpellant, un ensemble d’œuvres qui devrait, selon les dires de ce commissaire, mettre définitivement fin à la fierté d’être belge.

L’événement a démarré en toute grande pompe avec l’organisation, sur la place Sainte Catherine, le jeudi 5 février, d’un match de boxe entre un  francophone et un flamand. Jusqu’à la première goutte de sang versée, recueillie et exposée sur un mouchoir, dans l’exposition.

On épingle le tableau La poule aux œufs d’or, signé Escrovici, un terrifiant Trying to be Marc Dutroux de Emilo Lopez Menchero, les larmes du Baudouin au bord des lèvres de Johan Muyle, le réjouissant Suicide de Sœur Sourire, d’Anne Feuillet, les délicates dentelles Fantaisies de Patricia et Marie-France Martin… Un concentré jubilatoire et subversif de non-identité, à savourer sans  a-priori.

photo d'Emilio Lopez Menchero, Trying to be Dutroux

photo d’Emilio Lopez Menchero, Trying to be Dutroux

Voici un projet que porte Laurent d’Ursel comme un bébé depuis 3 années. Temps de réflexion seul et avec un noyau d’acolytes (Serge Goldwicht, Hélène Taquet, Roby Comblain…) pour faire naître une exposition qui offre au regard des œuvres de qualité diverse, jubilatoires et mues par l’énorme enthousiasme et l’énergie autoritaire de son commissaire. L’accouchement ne s’est pas fait sans douleur, des cris ont été poussé… tant le thème « Démoder la Belgique en étant cruel  avec elle » est risqué et complexe. Car s’il est difficile (un peu) de renoncer à cette toute fraîche fierté d’être belge, il est sans doute plus  compliqué de se situer dans cette vision pour le moins ambivalente de la belgitude : Je suis fier de ne pas être fier d’être belge, mais je suis (légitimement) fier d’être artiste. J’assume ce besoin tout à fait sain de me rendre visible en tant qu’artiste… mais je décide qu’être complètement belge est une caractéristique qui n’importe pas, voire qui ne me porte pas. Est-ce que j’assume cette ambivalence ? Est-ce que je nage entre deux eaux ? Une réflexion que chacun des artistes qui exposent ici a dû se poser.

Toutes les œuvres accueillies, rassemblées, suscitées, découvertes, amendées, voire commandées, sont belgo-cruelles. Et c’est vrai, en parcourant l’exposition, la cruauté est à fleur de peau, la jubilation aussi, et une liberté de ton qui décoiffe très agréablement.

Cette exposition est-elle une psychanalyse de la Belgique ? Oui, dans le sens où elle montre toutes ses blessures, ses errances, ses coulisses et ses infirmités ainsi que le rapport problématique que ce pays entretient à sa mémoire. « Tenir debout sans béquilles ni conservateurs, sans arrières rassurants, sans sa place préchauffée dans l’Histoire, au Musée, au creux de la Langue, ça c’est du sport existentiel ! Être à soi son propre sillage, ça c’est fortiche ! Être dépourvu de génie propre : quel coup de génie ! Quelle fierté, précisément, de n’en avoir aucune ! », écrit encore le commissaire. La Centrale Electrique est un lieu d’exposition magnifique et la Belgique est terrifiante. C’est une excellente nouvelle.

Du 5 février au 29 mars 2009
A la Centrale Electrique
www.cruaute.be

Paru en février 2009 dans L’Echo

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