Danser, c’est bon!

Entre explosion de vie et recherche d’une nouvelle harmonie, la danse a été un pivot de la révolution esthétique moderne. L’émergence du corps, individuel, libre et magnifié, en est le corollaire. Deux expositions développent les multiples facettes de ce rapport du corps au mouvement et à sa diversité: « Danser sa vie », au Centre Pompidou et « Goudemalion », la rétrospective de cet incroyable faiseur d’images qu’est Jean-Paul Goude, au Musée des Arts Décoratifs de Paris.

C’est si Goude

goudeartsdeco1okJean-Paul Goude c’est ce créatif inoubliable qui a réalisé le spectaculaire et inattendu défilé du Bicentenaire de la Révolution française, commandé par Mitterand, en 1989. C’est lui aussi qui magnifia la chanteuse et mannequin Grace Jones, puis la mannequin Farida. Il crée depuis 20 ans les affiches pour le métro des Galeries Lafayette. La rétrospective, conçue par lui-même, est un bain joyeux et vivifiant dans les années 80. Depuis plus de trente ans, s’exprimant à travers le dessin, l’affiche, la photo, le cinéma, la vidéo ou l’événement, Jean-Paul Goude a impressionné notre imaginaire.

On découvre dans les premières salles que Jean-Paul Goude est un redoutable dessinateur. Dans les années soixante, il dessine de nombreuses silhouettes de mode. C’est ce talent qui est à la base de toutes ses créations futures. Il part ensuite à New York, où il travaille pour le magazine Esquire, réalisant de nombreuses photos plus iconoclastes les unes que les autres. Plus loin, on voit comment il transforma sa muse et compagne Grace Jones, au physique parfait et terrible à la fois, en cette femme puissante, animale qui a marqué nos rétines. C’est une constante chez lui : agrandissement, exacerbation de la puissance des femmes. Pour cela, et avant Photoshop, il met au point un procédé de découpage de photos pour allonger la silhouette des femmes qu’il photographie, les transformant en personnages presque mythologiques, aux jambes interminables, long cou, et même, mâchoire kilométrique.

images5Une salle présente les nombreuses pub filmées qu’il réalisa pour Chanel (Vanessa Paradis en oiseau pour le chat), Kodak (des lutins facétieux traversent plein de paysages), Yves Saint-Laurent (les volets d’un hôtel très Riviera sont claqués par des dizaines de femmes sublimes qui crient « Egoïste ! »… la fenêtre du centre restant fermée), une femme animale grimpant une colline à quatre pattes et rugissant contre un lion… C’est lui aussi qui sublime Laetitia Casta sur les affiches pour les Galeries Lafayette.

une-retrospective-jean-paul-goude-aux-arts-decoratifs-3919267Le métissage joyeux et libéré est son autre force. Il sera à son paroxysme au moment de la conception du défilé du bicentenaire, sur les Champs Elysées, en 1989. Avec sa maîtrise de la démesure, son humour et sa poésie, Jean-Paul Goude transforme l’austère défilé militaire en un conte de fée joyeux et multi-ethnique. « J’avais envie de faire défiler ceux qui ne défilent jamais, de jouer avec les codes, les clichés tout en les subvertissant. Le thème central était les droits de l’homme, la multiplicité des ethnies, la mixité sociale ; nous étions au plus fort de l’utopie multiraciale. C’était un défilé très idéaliste, à la gloire de la famille humaine, qui devait se dérouler devant de nombreux chefs d’Etat, et célébrer l’idée de la Révolution en la sublimant », raconte t-il. Un talent qui abouti à une mythologie personnelle vive et marquante. Totalement réjouissant.

Goudemalion
Musée des Arts Décoratifs
Paris
www.lesartsdecoratifs.fr

 

Et bien dansez, maintenant

imgres4Le Centre Pompidou consacre une remarquable exposition sur les liens entre les arts visuels et la danse, depuis les années 1900 jusqu’aujourd’hui. Sur plus de 2000 M2, sont présentées près de 450 œuvres, de Matisse à Warhol en passant par Yves Klein, des chorégraphies qui marquent des moments clefs d’un siècle de danse, de Nijinski à Merce Cunningham et des oeuvres d’artistes contemporains inspirés par la danse, d’Olafur Eliasson à Ange Leccia.

Le titre « Danser sa vie » est emprunté à la danseuse Isadora Duncan, pionnière de la danse moderne : « Mon art est précisément un effort pour exprimer en gestes et en mouvements la vérité de mon être. Toute ma vie, je n’ai fait que danser ma vie », expliquait-t-elle. Structurée en trois thèmes : la danse comme expression de soi, l’abstraction du corps en mouvement et le dialogue entre danse et performance, l’exposition s’ouvre sur 3 panneaux peints de Matisse, avec ses silhouettes dansantes si reconnaissables en rose sur fond bleu.

04-bausch-600x400L’expression de soi est illustrée par une série de petites sculptures de Rodin, des toiles de l’expressionniste allemand Kirchner, représentant des couples de danseurs… un extrait filmé du Sacre du printemps, de Pina Bauch, de délicieuses photos d’enfants dansants dans la nature, issues de l’école de Dalcroze, qui tente d’éduquer les corps en fonction des rythmes musicaux au sein de paysages naturels, des photos du sublime danseur Nijinski… Quelques photos coupées et répétées par un anonyme précurseur de Jean-Paul Goude et de ses découpages correctifs.

L’abstraction du corps mêle une sculpture cinétique de Nicolas Schöffer datant de 1969, les très beaux costumes d’inspiration constructiviste du « Ballet triadique » crée en 1929 par Oskar Schelmmer, un film qui montre Loïe Fuller dansant « Danse serpentine » dans un envol presque infini de voiles, une toile de Sonia Delaunay… Ainsi que les précurseurs Dada.

imgres2Le dernier chapitre présente l’émergence de la performance et ses liens avec la danse. Aux Etats-Unis, à la fin des années 40, danse et performance se sont étroitement rapprochées au Black Mountain College, notamment avec John Cage, compositeur et plasticien, et Merce Cunningham, danseur et chorégraphe. Une constellation d’artistes tels Warhol et Rauschenberg gravitent autour de Cunningham. Puis les happenings de Fluxus dans les années 50 et 60… faisant du corps en mouvement le sismographe des états d’âme de la société contemporaine. On peut aussi voir un très beau film de Pollock au travail, avec sa gestuelle à rapprocher de celle de la danse spontanée. Plus loin, une performance étonnante et hypnotique dansée par une danseuse nue sur un sol recouvert d’huile, Lisbeth Gruwez, chorégraphiée par Jan Fabre. Puis un extrait flouté par Ange Leccia de l’inoubliable prestation de John Travolta dans Saturday Night Fever, en 1970.

Toutes ces histoires entremêlées font découvrir ce qui déplace et dépasse les frontières interdisciplinaires, donne à voir les hybridations et points de contact entre les disciplines de l’art majeur et de l’art « mineur ». Une proposition passionnante, riche et tout aussi réjouissante que les Gouderies aux Arts Décoratifs.

Danser sa vie
Centre Pompidou
www.centrepompidou.fr

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