Dans la tête de Tony Oursler

Un vidéaste new-yorkais néo-punk investit les larges espaces du MAC’s. Une exposition au coeur des angoisses profondes partagées par nos contemporains.

images35Tout d’abord, dans la première salle à droite, “Getaway II”. Planqué sous un matelas, un personnage aux larges yeux vous injurie: “Fuck you, fuck you!”, répète-t il comme une ritournelle. Plus loin, de petites sculptures mobiles font danser des personnages étranges sur des surface accidentées, on dirait l’intérieur de la boîte crânienne d’un grand malade.

Ensuite dans la plus vaste salle, voici Phantasmagoria, une installation créée par Tony Oursler pour le MAC’s. “Ici, c’est comme si je me promenais à l’intérieur de mon propre cerveau”, explique l’artiste. En plusieurs strates, on y découvre les terreurs ultra-modernes du monde d’aujourd’hui, qui passent par les jeux vidéos de guerre; une coupole sur le modèle des miroirs ardents d’Archimède, sensés concentrer et réfléchir les rayons du soleil;  des portraits-robots, traces du système de classification des criminels; une toile d’araignée, activant des peurs primales; des IRM… Puissantes évocations de l’enfer du monde ultra connecté, ultra contrôlé.

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Tony Oursler est né en 1957 aux Etats-Unis. Diplômé du California Institute for the Arts, il vit et travaille à New York. C’est sa première exposition muséale en Belgique. Dès les années 80, Oursler est le premier artiste vidéaste qui révolutionne cette pratique en extrayant la vidéo du cadre rigide de l’écran. Ses films sont présentées dans une installation multi-médias, une sculpture dont certaines parties sont sonores et animées. Ce dispositif scénique a une histoire bien antérieure à l’âge électronique puisqu’il remonte aux lanternes magiques du Moyen-âge. Son art est alors un lieu de rassemblement, comme le moment du conte qui rassemblait les gens le soir.

Ecrans de fumée

“Mon grand-père, Fulton Oursler, était magicien et ami avec Houdini (…) L’art (comme la magie et la religion) consiste à imprégner la matière de quelque chose d’indéfinissable.”, explique Oursler. Il est, aussi, passionné par un savant liégeois du 18ème, Etienne-Gaspard Robertson, qui inventa la fantasmagorie ou “l’art de faire parler les fantômes”, une forme de spectacle avec effets d’optique et sonores, qui devint rapidement très en vogue. Avec force éclairages, ombres chinoises et rideaux de fumée, Robertson cristallisait toutes les formes de terreurs de l’époque, liées au diable et à la religion. Il organisait même ses fantasmagories dans des cryptes.

Lorsque Oursler découvre à la fin des années 1970 le Portapak, tout premier enregistreur vidéo portable disponible au grand public, lancé par Sony, il l’emploie pour filmer des saynètes comico-tragiques mettant en scène le malaise existentiel d’une société tiraillée entre son puritanisme et sa morbidité. Les décors sauvagement bricolés et schématisés suivant une esthétique proto-punk sont typiquement middle-class. Les personnages sont hantés par la télévision, guidés par les horoscopes. C’est toute la fausse utopie et les décors en carton pâte de l’american way of life qui sont découstruits avec causticité et ironie.

Phantasmagoria

Pour construire le propos de cette immense installation acquise aujourd’hui par la Fédération Wallonie-Bruxelles, Oursler a fait dessiner des enfants et adolescents d’écoles de la région sur le thème du Diable. “Avec ces ateliers, j’ai développé des archives illustrant les changements de peurs fantasmées”, raconte l’artiste.

Oursler est enthousiaste à propos de l’élaboration de l’exposition et du livre qui l’accompagne: “Toute l’équipe du MAC’s a fait un travail de grande qualité. Y compris l’équipe technique lors du montage de l’exposition. Vous avez de bien meilleurs travailleurs qu’à New York! Je veux aussi souligner le travail des graphistes  pour le livre Vox Vernacular.”

Une poésie

Vous faites quelque chose et vous espérez que ça va devenir plus que la somme des collaborations. Que ça ait une âme, que ça devienne vivant. Moi, je dois essayer de rêver l’oeuvre en devenir et d’en maintenir la poésie.”, poursuit-il.

Mêlant son admiration pour Robertson, la culture punk de sa jeunesse – dont il semble ressorti plutôt bien charpenté -, Tony Oursler propose un voyage au coeur des non-dits et de la morbidité du monde moderne. Il s’interroge sur nos peurs intimes, les travers paranoïaques et névrotiques d’une Amérique hantée par ses simulacres, les symptômes d’une aliénation puissante, le “devenir mass-media”.

url-33Dans la dernière salle, d’énormes yeux mobiles sont projetés sur des sphères placées ça et là dans l’espace. “Open obscura”, c’est une critique angoissée de l’ère du visuel. Comme d’immenses papillons, ces yeux observent et cernent les visiteurs.

Qu’allons nous faire  pour nos enfants ultra-connectés?”, s’interroge ce père d’un fils de 10 ans. “Ils sont en permanence penchés sur leurs écrans. Je crois que la solution doit être drastique, qu’il faut tout éteindre, sinon les enfants ne sortiront jamais d’un monde fantasmé, de leur propre fantasmagorie. C’est terrifiant.”

Pour clôturer l’exposition, Tony Oursler investit la crypte où repose les premiers propriétaires du site du Grand-Hornu. Aussi ludique que profonde, cette exposition est une réussite tant la visite au coeur des oeuvres gigantesques est une promenade imprégnée de tensions, de surprises, de rêves inquiétants et d’angoisses. Un vrai coup de poing au visage des visiteurs. A ne pas manquer.

Tony Oursler
Phantasmagoria
Mac’s
Grand-Hornu
Jusqu’au 23 février 2014
www.mac-s.be

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Schématiquement vôtre

C’est la deuxième exposition de Tony Ourlser chez Baronian. L’artiste y propose une série entièrement nouvelle d’oeuvres qui explorent l’idée de structures généalogiques ou psychanalytiques. Ces structures, formelles, se disent au travers d’un réseau de tubes d’acier. A chaque extrémité de ces branches se trouvent un objet (masque sculpté, ready-made, vidéo placée derrière un panneau de bois découpé). C’est bien le même univers que celui dévoilé au Grand-Hornu, mais en taille un peu plus transportable. Tous ces objets associés via le réseau de métal sont porteurs de symboles freudiens, d’imagerie issues de la magie ou du spiritisme. Voici un masque grimaçant, un serpent, un vagin en plâtre rosé, une ampoule allumée. Leur assemblage crée le vocabulaire d’une carte d’identité psychique et émotionnelle d’une personne telle que imaginée par Oursler. Subjugant et inquiétant à la fois. Oursler y joint des peintures rehaussées de collage, dans la continuation de la pratique de la peinture, qu’il désire maintenir.

Tony Oursler
Glares Schematics
Galerie Albert Baronian
Bruxelles

Paru en novembre 2013 dans L’Echo

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