Ben le philosophe

Qui ne connaît pas cette écriture enfantine, souple, en blanc, sur fond noir ? Qui ne possède pas, au moins, un tee-shirt décoré d’une phrase de Ben ? Dilué dans ses interventions « commerciales », l’art de Benjamin Vautier nous semble d’une simplicité parfois suspecte. On pourrait croire qu’une certaine légèreté prévaut à ses créations. C’est justement le contraire que tend à démontrer la très riche exposition à voir aujourd’hui à Bruxelles. La simplicité brutale du travail de l’artiste cache une profondeur passionnante et pleine de sens.

url-4Elle condense une vision du monde plutôt anarchique. Plus rien ne compte. Benjamin Vautier est un grand enfant. Ou pas. Cet électron libre de la scène contemporaine, qui signe Ben ses textes, toiles, accumulations, installations, interventions dans l’espace urbain, newsletters, tee-shirts…. a un style particulièrement reconnaissable.

Pour écrire quelque chose sur cet artiste prolifique, né en 1935 à Naples, il suffirait peut-être de composer un texte à partir des œuvres produites, la plupart intégrant un mot ou une phrase courte, mises bout à bout. Ainsi : « Ne Paniquez pas. Tout est art. Je voulais faire du nouveau et j’ai fait comme les autres. Ne pas exposer. Tous egos. Au commencement était le verbe. L’art est inutile. Prêcher dans le désert. L’art, c’est de s’en rendre compte. »

ben-vautierDepuis 1958, Ben crée. Il s’interroge sur ce qu’est l’art. « Du doute et une somme d’egos », dit-il. Il ouvre à Nice une petite boutique dont il décore la façade d’une accumulation d’objets hétéroclites et dans laquelle il vend des disques d’occasion. Proche d’Yves Klein et séduit par le nouveau réalisme, il développe l’idée que « l’art doit être nouveau et apporter un choc ».

Au début des années 1960, il rejoint le groupe Fluxus (artistes, musiciens, designers qui effectuèrent un travail de sape des catégories de l’art par un rejet systématique des institutions et de la notion d’œuvre d’art) et publie de nombreux textes. Il dévoile régulièrement dans ses billets (dans la revue Art Jonction, dans ses expos ou sur son site web) la face cachée du monde feutré de l’art contemporain et donne son point de vue sur l’actualité politique et culturelle. Il vit et travaille à Nice où sa maison, chef d’œuvre d’art brut, se fait remarquer dans le voisinage.

Ses œuvres sont présentes dans les collections publiques de nombreux musées en France et à l’étranger. Le musée d’art contemporain de Lyon vient de lui consacrer une importante rétrospective.

Dans un flux cataclysmique, ironique, non dénué de tendresse, il intervient depuis 50 ans sous de multiples formes : happenings, interventions sur les murs de la cité, collaborations, textes, installations, toiles, détournements d’objets. Tout devient art, puisque Ben décide qu’il suffit de signer sous un objet, pour se l’approprier et en faire une œuvre d’art. En 1960, il signe sous un bébé, en 1962, il pisse contre un mur, puis le signe. Son art est provocant. Egocentrique. Mental. Mine de rien, c’est un précurseur (de Francis Alÿs, par exemple).

Ben est radical. Dès ses débuts, il s’acharne à déconstruire l’art élitiste. On peut lui reprocher d’avoir été présent sur des tee-shirts, bérest, mugs, cahier d’écolier… dans tous les Museum shops. L’artiste donne peu d’explication sur ces interventions plus commerciales. Durant le vernissage de son exposition à la galerie Obadia, la première à Bruxelles depuis 10 ans, le personnage s’était caché sous l’escalier. Il y recevait les visiteurs assis derrière une petite table : mis en scène, excessif. Un petit panneau de papier posé par terre annonçait : « Je suis ici ».

Au rez-de-chaussée de la galerie, l’artiste a écrit un texte temporaire. Ca cingle et ça rigole aussi. Sur un grand mur du premier étage, il a déployé un fouillis de 80 œuvres. Textes, objets détournés, bouts de plastique… un ensemble réjouissant, qu’on peut appréhender comme un tout ou pièce par pièce. Ben y crie sa colère, ses clins d’œil, son analyse intelligente, ses vraies questions, sa philosophie, de fausses pistes pleine d’humour, un fond de tendresse implacable.

Au deuxième étage, une installation réalisée en 1991, « La Belgique n’existe pas », donne le ton des opinions contrastées de l’artiste sur notre petit pays. Des bouts de phrases sur toile sont associées à des mitraillettes. A côté, un texte blanc sur fond noir annonce « La guerre ou la vie ». Le mot « vie » est inscrit au néon jaune.

Le prix des œuvres avoisinent celui qu’on devrait débourser pour une litho d’une star de l’art actuel. Vous avez dit « commerce ? ». Pas si sûr.

Le site internet (ben-vautier.com) de l’artiste est à lui seul une oeuvre d’art, d’une grande générosité. On plonge dans le fouillis des croquis, dossiers, références, photos, toiles. Avec délectation. Tout est dit. Et c’est gratuit.

BEN
Paniquez pas
Galerie Nathalie Obadia
Bruxelles

Paru dans L’Echo en 2010

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